Apple : Y a-t-il un ver dans la pomme?

 

À la mi-septembre dernier, l’action d’Apple se transigeait en Bourse pour environ 705$. Au moment d’écrire ces lignes, soit le 13 décembre, elle ne vaut plus que 533,25$, ce qui représente une dégringolade de 25% en moins de trois mois. Et pourtant, la compagnie n’a pas subi de catastrophe cet automne. En effet, le iPhone 5 est un autre succès commercial, tandis que le iPad Mini se vend à un rythme qui surprend bien des observateurs. Et ce n’est pas la déconfiture de l’application Maps, une composante somme toute mineure d’iOS 6 (que l’on peut à nouveau remplacer par Google Maps depuis hier), qui justifie une chute pareille. Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans les têtes des investisseurs cet automne, alors? C’est ce que ce (long, très long) essai tentera d’expliquer.
 

LES BASES

 
Dans un premier temps, il faut savoir ce que le prix d’une action représente. Sans entrer dans le jargon du monde de la finance, on peut résumer en disant qu’un investisseur décide le prix qu’il est prêt à payer pour un placement (que ce soit une action, un certificat de dépôt garanti ou un triplex) en calculant deux montants: 
 
Le prix auquel il pense être capable de revendre le placement plus tard.
Et les revenus qu’il en tirera pendant qu’il le détiendra, qu’il s’agisse de l’intérêt sur un dépôt, des loyers versés par les occupants d’un immeuble, ou des dividendes qu’une entreprise verse à ses actionnaires.
 
Plus l’on est capable de prévoir à l’avance ce qu’un placement va rapporter, plus celui-ci est considéré sécuritaire. Une obligation d’épargne du gouvernement du Québec, par exemple, est parfaitement sécuritaire: on sait, au moment de l’acheter, quels intérêts on recevra à quelles dates, et le remboursement de l’investissement initial à échéance est entièrement garanti. Le seul risque que l’acheteur assume, c’est de voir les taux d’intérêt monter soudainement et d’être coincé avec un placement qui rapporte 2% pendant 5 ans quand il pourrait placer son argent à 5% ou à 10% s’il ne l’avait pas déjà «gelé». Mais c’est un risque assez minime en ce moment: rien ne pousse les taux d’intérêt à la hausse, loin de là, et l’on ne prévoit pas de changement pour au moins quelques années.
 
Dans le cas de l’action d’une entreprise technologique comme Apple, la situation est très différente. D’abord parce que dans le monde de la techno, les entreprises versent rarement des dividendes; la valeur de l’action repose entièrement sur le prix auquel le détenteur s’attend à être capable de la revendre plus tard. Et surtout parce qu’évaluer le prix futur d’une action ordinaire constitue une tâche extrêmement spéculative parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver à une entreprise dans 3, 5, ou 10 ans. Il suffit de se rappeler des scandales de Nortel qui ont détruit la compagnie et ruiné les investissements de milliers de personnes en quelques mois pour s’en convaincre.
 
Alors en gros, le prix qu’un investisseur est prêt à payer pour une action d’Apple aujourd’hui dépend du prix auquel il pense être capable de la revendre un jour, et ce gain en capital dépend des profits qu’il pense qu’Apple va encaisser au cours des prochaines années sur les lignes de produits que la compagnie possède déjà et sur les innovations auxquelles l’investisseur s’attend de la part de l’entreprise. 
 
Sauf que ce modèle fonctionne si et seulement si il y a toujours assez d’acheteurs qui sont prêts à acquérir les actions que d’autres veulent vendre, et vice-versa. Or, dans le cas d’Apple, ça n’est peut-être plus vrai.
 

APPLE SERAIT-ELLE TROP GROSSE POUR SON PROPRE BIEN?

 
Sur Pandodaily, Kevin Kelleher a récemment publié une théorie très intéressante qui pourrait expliquer une partie de la chute du prix de l’action d’Apple. C’est qu’une part significative du capital-actions de l’entreprise est détenue non pas par des individus, mais bien par des fonds communs de placement -- ce que l’on appelle familièrement des fonds mutuels. Or, beaucoup de fonds communs de placement se présentent auprès des investisseurs comme des alternatives moins risquées à l’achat direct d’actions d’une entreprise; c’est ce qui fait que les conseillers financiers recommandent souvent d’acheter des fonds communs pour les REER. Mais cette atténuation du risque, les fonds l’obtiennent en répartissant leur capital entre plusieurs entreprises, ou même entre plusieurs types de placements, et en limitant le poids relatif d’une compagnie spécifique à un petit pourcentage de leur portefeuille; ainsi, si jamais une entreprise X devait s’effondrer, les fonds de placement qui détiennent ses actions n’en pâtiraient pas outre mesure.
 
iPod nano
 
Alors mettez-vous dans la peau d’un gestionnaire de fonds qui a investi 5% de son capital en actions d’Apple au début de 2005, parce que les iPods se vendaient bien, que la vente de musique sur iTunes semblait prometteuse, et qu’on commençait à parler d’un éventuel téléphone Apple qui pourrait être intéressant un de ces jours. À ce moment-là, l’action d’Apple valait à peu près 40$. Sept ans et demi plus tard, en septembre 2012, elle valait 700$. Il n’y a pas beaucoup d’autres compagnies dont la valeur s’est multipliée par 18 en 7 ans... Résultat, le placement qui comptait pour 5% de la valeur du portefeuille du fonds de notre gestionnaire en 2005 en représente peut-être maintenant 25% ou même 40%, parce que rien d’autre n’a augmenté de valeur aussi vite. Pour le gestionnaire d’un fonds commun de placement, avoir 40% de ses oeufs dans le même panier, c’est extrêmement dangereux -- surtout pour un fonds qui se vend aux investisseurs comme représentant un risque modéré. La réaction normale du gestionnaire, c’est donc de tenter de vendre une partie de ses actions d’Apple pour diminuer le poids de la compagnie dans son portefeuille.
 
Le problème, c’est que BEAUCOUP de fonds possèdent des actions d’Apple et qu’ils se retrouvent tous dans la même situation en même temps. Alors, à qui vont-ils vendre? Est-ce qu’il y a assez d’investisseurs qui n’avaient pas déjà des actions d’Apple dans leurs portefeuilles pour absorber les 100 milliards$ ou 200 milliards$ en capital que les fonds veulent liquider? Non. Résultat: trop d’offre, pas assez de demande, et le cours de l’action plonge sans que la valeur «réelle» de la compagnie ait changé de façon significative. 
 

SUR LA «RATIONALITÉ» DES MARCHÉS FINANCIERS

 
Ajoutez à cela le fait qu’Apple a constamment dépassé les attentes du marché en matière de profits depuis des années, mais que soudainement cette année elle ne le fait plus, et vous obtenez une autre raison de voir le cours de l’action tomber: certains investisseurs pas très rationnels avaient peut-être poussé l’action à la hausse en assumant qu’Apple réaliserait toujours des miracles, et son prix était donc peut-être trop élevé.
 
Enfin, il ne faut pas négliger le fait que les marchés boursiers ne sont pas nécessairement toujours logiques. Le 6 mai 2012, la Bourse de New York a perdu 9% de sa valeur en quelques minutes sans trop qu’on sache pourquoi: les ordinateurs qui contrôlent maintenant la majorité des transactions ont décelé quelque chose dans le marché qui a provoqué un déluge de ventes... Et quelques minutes plus tard, la tendance s’est renversée et le marché a repris tout ce qu’il avait perdu. C’est bête, mais c’est comme ça... Il faut donc éviter d’acheter des actions si les fluctuations bizarres du marché nous causent trop de stress!
 
iPad Mini
 

QUOI FAIRE, MAINTENANT?

 
Alors qu’est-ce qu’Apple peut faire pour renverser la tendance? C’est une question que Tim Cook se pose certainement plusieurs fois par jour, parce qu’une action à la baisse entraîne du mécontentement chez les actionnaires, de la pression au sein du conseil d’administration, et peut-être, en fin de compte, un congédiement du PDG.
 
J’entrevois trois grandes stratégies possibles. Il y en a certainement plusieurs autres, mais ce sont les plus évidentes à mon avis.
 
La stratégie la plus simple consisterait à distribuer une partie des immenses réserves d’encaisse d’Apple aux actionnaires sous forme de dividendes exceptionnels. Au dernier trimestre, Apple possédait 121 milliards$ en monnaie et en placements liquides dont elle ne semble pas trop savoir quoi faire. Cet argent entre en ligne de compte dans l’évaluation du prix de l’action. Donc, si Apple le remettait aux actionnaires, la «vraie» valeur de l’action baisserait à court terme puisque la compagnie posséderait moins d’actifs, les actionnaires pourraient placer cet argent ailleurs, et donc le poids des actions d’Apple dans leurs portefeuilles baisserait -- ce qui éliminerait la pression qui pousse les fonds d’investissement à vendre, et permettrait plus tard au prix de remonter tranquillement jusqu’à sa valeur naturelle. Cela peut sembler étrange (provoquer une baisse du prix de l’action pour la faire remonter), mais on a déjà vu bien pire.
 
La deuxième stratégie serait de diviser Apple en 2 ou plusieurs entreprises indépendantes puisque 3 entreprises qui comptent chacune pour 10% d’un portefeuille apparaissent comme un risque plus modéré qu’une seule entreprise qui pèse trois fois plus lourd. On pourrait imaginer, par exemple, qu’Apple se sépare en trois: un manufacturier d’ordinateurs, un manufacturier d’appareils mobiles, et une entreprise de vente au détail qui inclurait les boutiques et iTunes. Cette stratégie est hautement improbable puisqu’elle impliquerait un revirement à 180 degrés dans la philosophie d’entreprise d’Apple, mais en théorie ce genre de «spin-off» est tout à fait possible. 
 
Nouveau iPad
 
Enfin, la stratégie la plus plausible, compte tenu de ce que l’on connaît d’Apple, serait de lancer une toute nouvelle gamme de produits qui lui permettrait potentiellement de dominer un nouveau marché. Le candidat évident serait le fameux téléviseur Apple dont on parle depuis des années. Ce nouveau produit, s’il apparaît prometteur, créerait une nouvelle demande pour des actions d’Apple auprès d’une classe d’investisseurs intéressés par des placements plus spéculatifs qui ont une chance de rapporter gros: par exemple, des individus qui ont le goût du risque, ou des fonds communs de placement à caractère spéculatif (parce qu’il y en a, et beaucoup) qui trouvaient Apple trop «prévisible» et qui préféraient placer leur argent dans des entreprises en démarrage.
 
Est-ce que l’une ou l’autre de ces stratégies est nécessaire ou suffisante pour renverser la tendance à la baisse? Ou est-ce qu’Apple a tout simplement atteint un point où elle pèse trop lourd par rapport à la totalité des marchés financiers? Je n’en sais rien. (Il y a toute une industrie d’analystes financiers qui sont payés beaucoup plus cher que moi pour se tromper sur ce genre de questions! :-) )
 
Mais ce que je sais, par contre, c’est qu’il ne faudra pas se surprendre si jamais l’action remonte à 700$ sans trop qu’on sache pourquoi, ou si elle continue à baisser jusqu’à 350$ apparemment pour rien. Parce que c’est ça aussi, la Bourse. Ce qui explique pourquoi j’ai choisi de travailler dans un domaine pas mal moins stressant!
 
Note: Cet article est une version légèrement éditée d’un essai que j’ai présenté dans une récente édition de la baladodiffusion de Mac Québec. http://macquebec.com/
 
Image: Klip Game, Wikimedia Commons http://commons.wikimedia.org/wiki/File:E-ticker.jpg