Bob Lutz : de l’essence dans les veines

Il y a les gars et les filles de chars. Il y a les maniaques de chars. Il y a les Maniaques de chars, avec un « M » majuscule. Et il y a Bob Lutz.

Bob Lutz, c’est la Dodge Viper, le premier Ford Explorer, l’impressionnant concept Cadillac Sixteen, la Chevrolet Volt et j’en passe. Vice-président, président, consultant, Lutz a été de tous les combats reliés à l’automobile depuis ses débuts en 1963. 
 
Mais qui est donc ce personnage plus grand que nature? Lutz naît le 12 février 1932 à Zurich, en Autriche. Oubliez l’histoire classique du jeune homme très pauvre qui doit se battre bec et ongles pour survivre lors de ses études… Son père était vice-président de Crédit Suisse. Cependant, notre homme ne s’est pas assis sur la fortune de son paternel. Ses débuts scolaires ne sont pourtant pas reluisants. Souffrant d’un déficit de l’attention, il était beaucoup plus intéressé à dessiner des voitures durant ses cours qu’à écouter le professeur! Ce qui ne l’a pas empêché, plus tard, d’être diplômé en gestion et en administration de l’Université Berkely de Californie. Tout en poursuivant ses études, il s’engage dans l’armée de l’air américaine à titre de pilote d’avion de chasse. 
 

Les débuts dans l’automobile

 
En 1962, il entre au service de General Motors à New York dans des fonctions plutôt obscures. Sans doute à cause de ses racines européennes, il est ensuite transféré chez Opel (qui appartient à GM) mais le bonheur n’est toujours pas au rendez-vous. En 1971, il se retrouve à la tête du département des ventes et du marketing de BMW où il revitalise les ventes des motocyclettes (oh, en passant, Lutz est aussi un passionné de motos). On dit même qu’il aurait mis son nez dans le développement de la première génération des Série3 et Série6. Connaissant le personnage, on n’est guère surpris. 
 
Mais l’Autrichien s’accommode plutôt mal du nouveau président de BMW, Eberhard von Kuenheim, et il s’en va chez Ford aux États-Unis. Nous sommes au début des années 1980. Un de ses premiers faits d’armes est de créer la marque Merkur… qui sera un bide monumental.
 

Douce vipère

 
En même temps, le troisième géant américain, Chrysler ne va pas très bien même s’il vient de se relever magistralement d’une faillite grâce au charismatique Lee Iaccocca. Ne détestant pas titiller le défi, en 1986, Lutz se retrouve chez Chrysler. Là, il réorganise les méthodes de travail et donne aux designers toute la latitude désirée. Résultat : les superbes Dodge Intrepid, Chrysler Concorde et Eagle Vision. À peine deux années plus tard, débarque la voiture de production la plus démentielle, la plus extrême et la plus illogique compte tenu des finances de l’entreprise, la Viper.
 
Mais deux gros égos dans la même cabane mènent souvent à la confrontation. Bob Lutz et Lee Iaccocca n’ont pas de gros égos… ils ont des égos extraordinairement immenses. En 1992, Iaccocca choisit Bob Eaton − au lieu de Lutz − pour le remplacer à la tête de Chrysler. Eaton sera celui qui amènera Chrysler à s’associer avec Daimler, ce qui n’était probablement pas l’idée du siècle. Des années plus tard, Iaccocca racontera que le plus grand regret de sa carrière avait été de ne pas nommer Lutz à la place de Eaton. En 1998, Bob Lutz quitte Chrysler.
 
Lutz devient président du fabricant de batteries Exide alors en mauvaise posture financière. Lorsque cette entreprise fait banqueroute, notre hyperactif est recruté par General Motors. Un retour aux sources, quoi. À l’âge où plusieurs ont déjà quelques années de retraite derrière la cravate, Lutz supervise le développement du duo de coupés Pontiac Solstice/Saturn Sky, des Chevrolet Malibu, Cadillac CTS, Saturn Aura et Pontiac GTO. Il se commet aussi dans un projet pour le moins ambitieux, celui de la Chevrolet Volt, une voiture électrique dotée d’un moteur à essence jouant le rôle de générateur. 2009 est une année importante. Tandis que « Maximum Bob », comme on l’appelle, songe à la retraite (il se trouve sans doute un peu jeune à 77 ans, mais bon…), General Motors éprouve de très sérieux ennuis de trésorerie. Lutz retarde donc le moment fatidique. En 2010, il se retire réellement.
 
Réellement? Même retiré, Lutz poursuit sa vie à fond la caisse. On l’a revu chez Lotus, chez VIA Motors, une entreprise spécialisée dans les véhicules électriques, il a écrit un livre Car Guy vs Bean Counters, et a donné des centaines de conférences. Il conduit encore ses nombreuses voitures anciennes, ses motos sport et je ne serais pas surpris d’apprendre qu’à 80 ans il pilote encore son avion de chasse Aero L-39 Albatros ou son hélicoptère MD-500. 
 

Tant qu’à vieillir, aussi bien vieillir comme Lutz!

 
J’ai rencontré Bob Lutz une fois. C’était au Salon de l’auto de Los Angeles en 2007 ou 2008. Les journalistes canadiens amenés là par General Motors avaient eu droit à une rencontre avec Lutz dans une salle privée. L’homme ne faisait aucunement ses 77 ans. Beaux yeux noisette mis en évidence par ses cheveux blancs, juste assez de rides pour ajouter à sa crédibilité, Lutz s’exprimait doucement et clairement en prenant son temps, même s’il était évident qu’il n’aimait pas perdre son temps. Il était là pour nous parler de son nouveau bébé, la Chevrolet Volt. Il répondait avec une rare maîtrise aux questions les plus techniques et n’hésitait pas à s’aventurer dans des réponses plus théoriques sur l’avenir de la voiture électrique, de General Motors ou de l’automobile au sens large. L’homme, indéniablement habitué au public, aux caméras et à se servir de tout son être pour faire passer un message, à la manière d’un comédien, n’a pas la langue dans sa poche et n’hésite pas à utiliser des mots quelquefois crus pour bien souligner son propos. Cependant, avec nous, jamais il n’a été vulgaire.
 
Selon moi, Bob Lutz est de la trempe des Lee Iaccocca, Gianni Agnelli (Fiat) ou Carlos Ghosn (Renault-Nissan), des hommes qui, par leur vision et leur manière de la faire accepter, ont profondément contribué à modifier l’Automobile.