ComicCon de Montréal : Questions et réponses avec George Takei

Même s’il est surtout connu pour son rôle de Sulu dans la série télévisée Star Trek, George Takei possède une longue carrière à l’écran, sur la scène, et à la radio. Le comédien et activiste était à Montréal à l’occasion du ComicCon pour répondre aux questions de ses fans, et voici un large extrait de l’événement.
 

De tous les mondes que vous avez visités, réels ou imaginaires, lequel est le plus gay (rires)?

 
George Takei : Le monde que je trouve le plus gay est celui que j’habite en tant que George Takei, c’est-à-dire la Terre (rires et applaudissements). Vous savez, les humains ne sont pas les seules créatures homosexuelles sur cette planète. Ce qui rend la Terre aussi gay, c’est qu’on y retrouve plusieurs formes de vie homosexuelles. On a observé des pingouins par exemple qui entretenaient des relations du même sexe. D’autres animaux et insectes font de même. Les humains ne devraient pas avoir l’arrogance de penser qu’ils sont la seule espèce à manifester des comportements homosexuels sur cette planète (applaudissements).
 
 

J’ai toujours pensé que votre personnage dans Star Trek était d’origine japonaise, mais le nom « Sulu » n’est pas japonais. Avez-vous déjà demandé à Gene Roddenberry pourquoi il avait choisi ce nom?

George Takei en Sulu
 
George Takei : Oui, j’ai demandé à Gene comment il avait choisi le nom « Sulu » pour mon personnage. Il m’a répondu que l’Entreprise était une métaphore pour la planète Terre. Que la force du vaisseau provient de la diversité de ses membres d’équipage, mais aussi du travail qu’ils parviennent à accomplir ensemble, en tant qu’équipe. Ils sont capables de s’unir dans un but commun, malgré les différences culturelles et les talents uniques de chacun. Ce n’est qu’en travaillant de concert qu’ils réussissent à surmonter les obstacles se dressant devant eux. Gene voulait que le vaisseau reflète toute la diversité qu’on retrouve sur notre planète.
 
Le capitaine devait représenter l’Amérique du Nord, et non seulement ils ont choisi un Canadien pour le rôle, mais un natif de Montréal en plus (applaudissements)! Une personne de couleur a été embauchée pour jouer l’agent des communications. Ça ne devait pas nécessairement être une femme à l’origine. Dans l’émission pilote, c’est un homme qui tenait le rôle, mais dès que la série a officiellement commencée, c’est Nichelle Nichols qui a été choisie pour représenter la communauté afro-américaine (applaudissements). L’Europe était représentée par notre ingénieur écossais, Scotty; la Russie par Chekov. 
 
Gene voulait un personnage pour représenter l’Asie, mais tous les noms de famille asiatiques sont spécifiques à une nationalité. Tamaka est exclusivement japonais, Wong est chinois et Kim est coréen. Ces nations ont une longue histoire de guerres et de conflits, et Gene ne voulait pas créer de bisbille en attachant le personnage à un pays précis. Son défi était de trouver un nom qui représenterait l’ensemble de l’Asie. En consultant une carte de la région, il a remarqué la Mer de Sulu au large des Philippines, dont les eaux touchent à tous les pays d’Asie. C’est de là que vient l’inspiration du nom. Je pense que ça en dit long sur l’attention que Gene Roddenberry portait aux détails. Il voulait que sa philosophie transparaisse à travers toute la série. L’Entreprise comme métaphore de l’humanité, puisant sa force dans la diversité. 
 
Je pense que c’est ce qui explique la longévité de Star Trek, et pourquoi les nouvelles générations continuent de s’y identifier, peu importe les changements survenus dans le monde. Bien sûr, le monde change, mais certaines choses restent les mêmes. On est confrontés à une autre guerre horrible au Moyen-Orient; la guerre froide semble vouloir repartir de plus belle avec Poutine au pouvoir. Nous devons tirer des leçons de l’histoire, et c’est pourquoi les Jeux olympiques sont si importants. En 1936, le Comité olympique a décerné les Jeux à l’Allemagne. Trois ans auparavant, Hitler prenait le pouvoir, et passait une loi interdisant l’embauche des professeurs juifs. Ensuite, il y a eu les Olympiques, et cette vitrine internationale lui a permis d’augmenter son prestige et d’assoir son pouvoir en Allemagne. On connaît la suite… 
 
Vladimir Poutine est un dictateur. Pourtant, l’économie de son pays ne s’en porte pas mieux. Le taux de chômage est très élevé, spécialement chez les jeunes. Il a besoin des Jeux olympiques pour détourner l’attention. C’est la raison pour laquelle il a passé cette loi qui peut sembler inoffensive, mais qui criminalise quiconque fait la « promotion » des relations entre personnes du même sexe. Si un athlète remporte une médaille et que son copain vient l’embrasser, c’est un geste criminel! Il peut être arrêté. S’il est Russe, il ira en prison durant deux semaines. Si c’est un étranger, il sera déporté. C’est scandaleux, mais ça donne surtout une forme de bénédiction aux voyous et aux bandits pour s’en prendre physiquement aux gays et lesbiennes là-bas. C’est le début des horreurs pour la communauté gay de Russie. Nous devons tirer des leçons de l’histoire. 
 

Comment vous êtes-vous retrouvé à l’emploi de l’émission radiophonique d’Howard Stern?

 
George Takei : Je ne connaissais pas du tout Howard Stern la première fois que j’ai été invité à son émission. Je jouais dans une pièce de théâtre à New York, et je faisais la tournée des médias pour la promotion. Ce matin-là, j’avais une adresse de Madison avenue sur ma liste. Je m’y suis rendu, et une fois sur place, on m’a demandé de patienter dans la salle d’attente. Je feuilletais un magazine, et la radio diffusait la conversation la plus dégueulasse que j’aie jamais entendu (rires). J’ai demandé à la personne assise à côté de moi pourquoi ils ne passaient pas de la musique au lieu de ces propos déplaisants, et cette dernière m’a répondu « Tu es en train d’attendre pour passer à cette émission » (rires). On nous a finalement fait entrer dans le studio, et j‘ai été accueilli par ce géant maigrichon avec une crinière folle. Je me suis assis, et j’ai dit : « Bon matin ». Howard a répliqué : « Oh, tu as une voix basse. Avec une voix aussi basse, tu dois avoir une grosse bite » (rires). Je lui ai demandé si on était en ondes, et il m’a dit : « Oui » (rires). J’ai répondu : « Oh! » (rires). Notre relation a commencé comme ça.
 
Pendant des années, il a continué de m’inviter occasionnellement à son émission. J’y suis retourné lorsque j’ai lancé mon autobiographie par exemple. Finalement, en 2005 ou 2006, j’ai reçu un appel de son producteur, Gary Dell’Abate. Les gars de l’émission m’avaient souvent joué des tours au téléphone. Je décroche la ligne, et j’entends : « Bonjour, c’est Gary Dell’Abate du Howard Stern Show, ne raccroche pas! ». Il me propose alors de devenir l’annonceur officiel de l’émission. J’étais persuadé que c’était un canular (rires)! Je lui ai demandé pourquoi il m’appelait directement alors que j’ai un agent, puis j’ai raccroché. J’ai téléphoné mon agent sur le champ, pour lui dire : « Un gars qui se fait passer pour Gary Dell’Abate vient de m’appeler, je lui ai dit de prendre contact avec toi ». Il a évidemment contacté mon agent, et c’est ainsi que je suis devenu l’annonceur officiel de l’émission (applaudissements).
 

Je fréquente votre page Facebook, et vous avez toujours des réponses intelligentes et drôles pour faire taire les commentaires homophobes. Où puisez-vous votre sens de la répartie?

 
George Takei : C’est facile! Ces gens-là laissent toujours la porte grande ouverte (rires et applaudissements)! Une femme a déjà écrit sur ma page Facebook « Je ne pourrais jamais coucher avec une femme, eurk! », et j’ai répondu « Moi non plus, eurk! » (rires). Un gars a écrit « Quel genre de futur aurions-nous si on vivait sur une île remplie d’homosexuels? », et j’ai répliqué « Dites-moi vite où se trouve cette île! » (rires). C’est facile de les tourner en dérision. Vous savez, l’homophobie est vraiment une peur irrationnelle, une insécurité. Si ces gens étaient à l’aise avec leur propre sexualité, ils ne sentiraient pas le besoin d’haïr celle des autres. C’est facile de se moquer de leurs arguments, surtout ceux des politiciens homophobes. Je soupçonne plusieurs d’entre eux d’être encore dans le placard d’ailleurs (rires).
 

Est-ce que vous croyez à l’existence des extraterrestres?

George Takei
 
George Takei : C’est une question très intéressante, mais c’est aussi une question piège. D’un côté, les humains aiment penser qu’ils constituent une espèce unique, extraordinaire, mais d’un autre côté, on se fait toujours demander si on croit à l’existence des extraterrestres ou non. Sur quelles bases s’établit ou non cette croyance tant que nous n’en savons rien? Je pense qu’il vaut mieux explorer l’espace, et voir concrètement ce qu’on y trouve. À ce moment-là, j’ajusterais mes convictions par rapport aux découvertes que nous aurons faites. Mais quand on en fait une question de croyance, ça devient une sorte de religion. C’est une autre forme d’arrogance de la part des humains de penser que nos croyances peuvent déterminer ce qui se trouve ou pas dans le cosmos. 
 
Je suis en faveur de l’exploration spatiale. Je pense que c’est une frontière excitante à franchir. Il y a quelques mois, j’ai eu la chance de visiter Space X, le projet d’Elon Musk, le fondateur de PayPal. Vous savez, le financement de la NASA ne cesse de diminuer. Donc, Musk a réuni des investisseurs privés afin de reprendre le flambeau. Gene partageait cette philosophie. Ce n’est pas pour rien que notre vaisseau a été baptisé l’Entreprise. Pour être en mesure de faire face à l’avenir, Gene était convaincu que nous devions être entreprenants. Qu’il fallait miser sur notre capacité à résoudre les problèmes, miser sur notre génie inventif, notre sens de l’innovation. C’est exactement ce que fait ce milliardaire. C’est excitant de voir ce qui se passe là-bas. Lors de ma visite, Elon Musk a déclaré une chose qui m’a marqué. Il a dit : « L’être humain est la seule espèce multiplanétaire ». Il imagine déjà des humains habitant d’autres planètes! Ça relève peut-être de la science-fiction aujourd’hui, mais ça deviendra une réalité. 
 
Dans Star Trek, on se promenait tous avec ce petit bidule qui nous permettait de communiquer entre nous peu importe l’endroit où on se trouvait. Dans les années ’60, une telle technologie paraissait impossible. Personne ne croyait qu’un tel appareil puisse fonctionner sans aucun fil (rires)! Aujourd’hui, c’est devenu un véritable fléau de société (rires). Ça ne sert pas qu’à communiquer entre nous; on l’utilise pour prendre des photos, écouter de la musique, jouer à des jeux… La technologie a largement dépassé la vision de Star Trek. C’est la même chose avec Elon Musk. Ce qu’il imagine aujourd’hui peut sembler relever de la science-fiction, mais il prépare le terrain pour que ça devienne une réalité. Je suis donc convaincu que nous deviendrons une espèce multiplanétaire un jour (applaudissements).
 

Que pensez-vous des deux longs-métrages de Star Trek réalisés par J.J. Abrams, et des nouveaux acteurs?

 
George Takei : Le premier était spectaculaire! On avait toujours pensé que Kirk était natif de l’Iowa, mais qui aurait cru qu’il est né dans l’espace, au beau milieu d’une bataille intergalactique! C’était une scène d’ouverture sensationnelle! J’ai trouvé les comédiens fantastiques; Zachary Quinto a très bien capturé l’esprit de Spock (applaudissements). Je ne devrais pas nommer un acteur comme ça, parce que toute la distribution était merveilleuse. Ils ont apporté beaucoup de sang neuf, et une énergie nouvelle à Star Trek. Je suis très content qu’ils aient engagé de jeunes acteurs. Chris Pine court frénétiquement le long des corridors. Pouvez-vous imaginer William Shatner faire ça aujourd’hui (rires et applaudissements)?
 
J’ai trouvé par contre qu’il manquait un peu de ce que Gene Roddenberry avait injecté dans Star Trek, vous savez, l’aspect philosophique (applaudissements). L’idée de notre interdépendance les uns envers les autres, les enjeux sociaux, les questions politiques… Dans Star Trek VI : The Undiscovered Country par exemple, l’explosion du Praxis symbolise Tchernobyl, et les rapprochements que tentent les Klingons sont inspirés par l’ouverture à l’Ouest de Gorbatchev à l’époque. On pouvait voir ces parallèles. Il n’y a rien de semblable dans le long-métrage de J.J. Abrams. Ce ne sont que des spectaculaires opéras de l’espace remplis d’action. Par contre, dans une scène, John Cho effectue un plongeon galactique impressionnant, et je suis un peu jaloux de ne pas avoir pu faire ça (rires). Pouvoir faire un tel saut dans l’espace aurait été génial, même dans le plus minable des films (rires).