Festival Fantasia : Entrevue avec Jeff Baena, réalisateur de Life After Beth

par Patrick Robert le 21 juillet 2014

Scénariste d’expérience, Jeff Baena porte le chapeau de réalisateur pour la première fois avec Life After Beth, une comédie romantique de zombies qui pose la question : « Y’a-t-il une vie après l’amour? » (lire la critique de ma collègue Gabrielle Scott ici). Ztélé a profité de sa présence au Festival Fantasia pour discuter avec le réalisateur.

Comment vous est venue l’idée de Life After Beth? Avez-vous déjà vécu une relation amoureuse particulièrement trouble?

Jeff Baena : Je suppose que c’est la combinaison de plusieurs choses... Quand l’histoire en tant que telle m’est apparue, il n’y avait absolument rien de prémédité. Évidemment, c’est inspiré en partie de certaines de mes relations qui se sont mal terminées dans le passé. On peut le voir comme la tentative, vouée à l’échec, d’un gars et de sa petite amie pour revenir ensemble après une première séparation, mais je ne sais pas... J’ignore d’où viennent les idées. Je n’avais pas d’intention particulière derrière la tête: l’inspiration m’est simplement venue.

Jeff Baena

Les films de zombies sont très nombreux. Avez-vous trouvé difficile d’apporter un regard nouveau au genre?

Jeff Baena : Honnêtement, j’ai écrit le scénario en 2003, avant Shaun of the Dead, donc, ça sortait un peu de nulle part. J’ai failli tourner le film à ce moment-là, mais malheureusement, le projet ne s’est pas concrétisé. Il aura fallu une bonne dizaine d’années avant que je n’aie la chance de le réaliser. Cette histoire a donc été créée dans un monde où les comédies de zombies n’existaient pas encore. Lorsque j’ai finalement eu la chance de tourner le scénario, dix ans après ma première tentative ratée, j’ai choisi de demeurer le plus fidèle au texte original. Je ne voulais pas être en réaction à ce qui s’était fait entretemps, ni retirer des trucs qu’on avait peut-être vu depuis dans d’autres films. En fait, je n’ai pas vu la plupart des comédies de zombies. Je n’ai même pas vu Shaun of the Dead! Donc, ça n’a jamais vraiment fait partie de mes préoccupations. J’ai toujours simplement tenté de raconter mon histoire le mieux possible, et de rester fidèle à l’essence de ce que j’avais écrit à l’époque.

Life After Beth

Selon vous, pourquoi les zombies sont-ils aussi populaires dans notre culture actuelle?

Jeff Baena : Je pense que les zombies représentent l’inconnu en quelque sorte; ils court-circuitent nos notions de la vie et de la mort, et créent un paradoxe. Le langage nous permet de fabriquer des structures au sein desquelles nous nous sentons très confortables, tandis que les morts-vivants, eux, défient cette logique. Je pense que c’est ce qui les rend si intéressants. La plupart du temps, quand il y a un monstre ou toute autre forme de danger dans un film, la pire menace au final s’avère toujours être nous-mêmes, l’être humain. Notre part d’ombre, ou les actes terribles qu’on est capables de commettre, constitueront toujours notre ennemi le plus terrifiant, et c’est sans doute pourquoi les zombies nous fascinent autant. J’ai lu quelque part que les films d’épouvante, ou d’horreur, nous permettent de sublimer des traumatismes enfouis en nous depuis la plus tendre enfance. L’attrait pour le gore au cinéma par exemple remonterait au choc de l’accouchement, alors qu’on vient au monde couvert de sang... Personnellement, j’ignore si c’est vraiment le cas, mais qui sait?

Jeff Baena

Parfois les comédies romantiques mettent davantage l’accent sur la romance que la comédie. A-t’il été compliqué de trouver l’équilibre entre les deux avec Life After Beth?

Jeff Baena : Non, parce que lorsque j’ai écrit le scénario, je n’essayais pas de subvertir un genre, ni de parodier ses clichés. Je cherchais seulement à trouver la vraie émotion au cœur de l’histoire pour l’exploiter, m’y plonger. Évidemment, le film contient des zombies et une romance, mais ultimement, ça raconte surtout une relation entre deux personnages. Tout le reste est un peu secondaire. Je possède clairement un sens de l’humour particulier. Il y a certaines choses précises que je trouve très drôles, ou des façons de les présenter qui me font bien rigoler, et c’est surtout cet aspect que j’ai voulu prioriser. Tu sais, je ne suis pas un grand amateur de comédies romantiques. Si je tombe sur une comédie romantique par hasard à la télé, je vais l’écouter, mais ça ne se trouve jamais bien haut dans ma liste de films à voir. C’est davantage l’absurdité et le malaise que peuvent engendrer certaines situations qui m’attire, bien plus qu’un genre cinématographique en particulier.

Il y a plusieurs années que vous œuvrez comme scénariste, mais Life After Beth est votre première réalisation. Quel a été le plus grand défi de passer derrière la caméra? 

Jeff Baena : Le plus gros défi fût le temps, et l’argent. Nous avons bénéficié d’un certain budget, mais rien d’équivalent à ce que la majorité des films de zombies d’aujourd’hui ont à leur disposition. Nous avions aussi assez peu de temps : on a bouclé le tournage en 22 jours, pour un long-métrage qui, normalement, aurait dû prendre entre trente et trente-cinq jours à compléter. Parfois, on tournait douze pages du scénario en une seule journée, avec les cascades, les effets spéciaux, les maquillages, toutes ces choses qui ralentissaient le travail. C’est surtout l’aspect technique qui s’est avéré le plus compliqué, d’essayer de filmer le plus de trucs possibles tout en respectant les contraintes de temps et de budget…

En tant que nouveau réalisateur, comment avez-vous convaincu les Aubrey Plaza, Dane DeHaan, Anna Kendrick ou John C. Reilly de joindre la distribution?

Jeff Baena : L’agent d’Aubrey connaissait le scénario depuis 2003, parce qu’il représentait Joseph Gordon-Levitt, et l’acteur avait manifesté de l’intérêt pour Life After Beth à l’époque. Il a fait lire l’histoire à Aubrey, qui m’a contacté par la suite. Quand le projet est tombé à l’eau il y a presque onze ans, je l’ai mis sur une tablette, puis je l’ai complètement oublié, mais dès qu’Aubrey m’en a parlé, j’ai répondu : « Oh mon Dieu! Tu serais parfaite pour le rôle de Beth, ça saute aux yeux! Il faut que ça se réalise! ». J’ai ensuite fait appel à mon ami, le cinéaste Miguel Aterta, pour qu’il file une copie du scénario à John C. Reilly, puisqu’il avait déjà travaillé avec lui à trois reprises. J’ai rencontré John, et il s’est montré très enthousiaste. Avec lui et Aubrey à bord, le projet est devenu un « vrai » film. Je présume que le scénario était assez intriguant pour que les autres acteurs que nous avons approchés par la suite se montrent tous emballés, et acceptent de joindre la distribution à leur tour. Je ne pouvais espérer mieux…

Il y a un running-gag très drôle dans le film : la seule chose qui calme les zombies est le jazz sirupeux. Qu’avez-vous contre ce style musical?

Jeff Baena : Je n’ai absolument rien contre le jazz sirupeux! La raison pour laquelle j’ai utilisé ce style musical dans le film, c’est que j’ai lu un article scientifique, au début des années 2000 si je me souviens bien, qui expliquait que ce genre de jazz possède des propriétés bénéfiques pour la santé, qu’il renforce notre système immunitaire au niveau le plus élémentaire. C’est la raison pour laquelle on en diffuse dans les salles d’attentes des cabinets de médecins par exemple. Je me suis dit que si ça fonctionnait au niveau le plus élémentaire chez l’humain, comme les zombies constituent l’expression la plus élémentaire de l’humanité, ça serait très certainement leur style musical de prédilection. 

Jeff Baena

Travaillez-vous actuellement sur un deuxième long-métrage? Est-ce que sera aussi un film de genre, ou vous ne souhaitez pas vous cantonner à un seul style?

Jeff Baena : Je travaille présentement sur l’adaptation de Lysergic, l’autobiographie d’une femme nommée Krystle Cole. Ce n’est pas vraiment un film de genre, mais tu sais, je ne considère pas Life After Beth comme un film de genre non plus. Je n’ai jamais pensé que je parodiais un genre, ou que je détournais les clichés d’un genre. Je ne cherchais qu’à raconter une histoire spécifique. Évidemment, ça peut rentrer dans la catégorie des films de zombies, ou des comédies romantiques, mais si le long-métrage cadre dans plusieurs catégories, c’est que les bons films transcendent souvent les genres qu’ils empruntent, et j’espère que c’est le cas avec Life After Beth.