Festival Fantasia : Entrevue avec Richard Bates Jr., réalisateur de Suburban Gothic

par Patrick Robert le 23 juillet 2014

Après y avoir présenté le troublant Excision il y a deux ans, Richard Bates Jr. est de retour au Festival Fantasia avec Suburban Gothic, une comédie surnaturelle mettant en vedette Matthew Gray Gubler. Ztélé a profité du passage à Montréal du réalisateur pour s’entretenir avec lui.

Pour commencer, voyez-vous un inconvénient à ce qu’on discute un peu d’Excision?

Richard Bates Jr. : Pas du tout! J’ai consacré des années de ma vie à ce film, je suis bien content que quelqu’un l’ait vu!

Comment avez-vous pensé à AnnaLynne McCord pour le rôle principal? On l’associe tellement au pétard blond de la série 90210 que le choix de cette comédienne pour le rôle de Pauline était tout, sauf évident…

Richard Bates Jr. : Tu sais, de prime abord, je n’étais pas convaincu qu’AnnaLynne soit la bonne comédienne pour le rôle. Mon scénario circulait auprès des différentes agences depuis des années, et je n’essuyais que des refus, des refus, et encore des refus. Après cinq ans, l’expérience commençait à tourner au cauchemar. En incluant la réalisation du court-métrage, Excision a dû prendre de sept à huit ans à compléter, pendant lesquels je bossais comme assistant de production pour payer mon loyer. Un jour, j’ai reçu un appel d’AnnaLynne, me disant qu’elle avait lu le scénario, et qu’elle l’avait adoré. Elle voulait qu’on se rencontre dans un restaurant pour en discuter. Sur le coup, j’ai pensé : « Elle ne sera jamais capable de jouer Pauline, c’est impossible! Avec tous les efforts que j’ai mis là-dedans, il n’est pas question que je lui donne le rôle! », mais, elle insistait beaucoup, et j’ai finalement accepté de la rencontrer. 

Lorsque je suis arrivé au restaurant, elle était méconnaissable : elle s’était mise dans la peau du personnage et elle m’a raconté sa vie entière, du point de vue de Pauline. Elle était complètement dingue, dans le bon sens du terme. Elle n’avait plus rien en commun avec la fille de 90210! J’ai immédiatement voulu travailler avec elle. Quand une actrice est à la fois passionnée et parfaite pour un rôle, ça crée une collaboration très spéciale. AnnaLynne vidait ses tripes à chaque scène. Elle ne cessait de repousser les limites de son jeu et allait parfois bien plus loin que ce que j’avais moi-même imaginé. C’est assez rare dans cette industrie. Je pense que souvent, les acteurs sont préoccupés par leur image et hésitent à prendre ce genre de risque. 

Suburban Gothic

Est-ce la raison pour laquelle vous avez eu recours au contre-emploi dans Excision, avec l’ancienne actrice porno, Traci Lords, dans le rôle d’une mère de famille puritaine, ou John Waters dans celui d’un curé?

Richard Bates Jr. : Traci est la première actrice que j’ai embauchée sur Excision. À partir du moment où je l’ai choisie pour le rôle de la mère, le contre-emploi s’est imposé pour le reste de la sélection des comédiens. Je n’avais que 27 ans à l’époque, tu sais… Ça m’a impressionné de voir tous ces comédiens prêts à prendre le risque de participer à mon projet, et je me suis dit que j’allais à mon tour miser sur eux, et qu’ensemble, on pourrait compter les uns sur les autres pour donner vie à un film vraiment unique, ou au minimum, terminer nos carrières sur une bonne note (rires). Je suis assez satisfait du résultat final…

Suburban Gothic

Il y avait de l’humour noir dans Excision, mais Suburban Gothic verse carrément dans la comédie. Qu’est-ce qui a motivé votre décision d’emprunter un ton beaucoup plus léger cette fois-ci?

Richard Bates Jr. : Une fois Excision terminé, acheté et distribué, il m’a été presque impossible de mettre sur pied un deuxième projet de long-métrage. Personne ne voulait m’embaucher, je ne trouvais pas de travail, et je ne comprenais pas pourquoi, puisque mon premier film avait remporté du succès. Sans être un blockbuster, on parle tout de même d’une réussite très honorable pour un jeune d’à peine 27 ans. Pourtant, rien ne débloquait, et j’ai commencé à déprimer sérieusement. Pendant une année complète, j’étais incapable de regarder le genre de films ayant inspiré Excision. Je me suis donc replongé dans les classiques de mon enfance, des trucs comme Are You Afraid of the Dark, ou les dessins animés de Scooby-Doo. Tu sais, j’essayais de retrouver la même émotion que j’éprouvais lorsque je regardais ces émissions dans ma jeunesse, l’impression que tout est possible. 

Ma première ébauche du scénario était beaucoup plus sombre, mais l’envie de créer une œuvre dont le ton serait constamment humoristique, un peu con à la limite, a fini par l’emporter. J’ai finalement décidé de faire un film pour enfants, mais qui s’adresserait aux adultes nostalgiques! L’innocence qu’on retrouve dans Suburban Gothic est volontaire: je l’ai réalisé pour me faire plaisir et le scénario a été spécifiquement écrit pour Gub (Matthew Gray Gubler), l’un de mes meilleurs amis. Je savais qu’en travaillant avec lui, l’expérience serait similaire à jouer dans ma cour avec des copains. Parfois, le cinéma devient du business, mais dans ce cas-ci, le tournage a été très amusant. Quand c’est devenu un boulot pour moi, et qu’aucun de mes projets ne se concrétisait, j’ai failli perdre ce plaisir. Je ne veux surtout pas qu’une telle chose survienne! C’est la raison pour laquelle il fallait que ce film se réalise d’une certaine façon. Pour retomber en amour avec le cinéma.

Suburban Gothic

Vous n’hésitez pas à exploiter les sécrétions corporelles dans Suburban Gothic. Est-ce l’influence de John Waters, qui joue d’ailleurs dans vos deux films?

Richard Bates Jr. : Oui, absolument. John Waters est l’un de mes héros. Aussi, malgré sa grande innocence, je tenais quand même à ce que Suburban Gothic soit audacieux, amusant, et irrévérencieux. J’ai testé plusieurs choses avant de trouver le bon ton. La nudité? Dès qu’on en met dans un film, il perd de son innocence. La violence? On adore la violence, pas vrai? Pourtant, ça n’avait pas sa place dans cette histoire. Des gros mots? Pourquoi pas, tous les enfants jurent dès l’école primaire! Peut-être pas tous, mais je me souviens avoir utilisé les gros mots à profusion dans ma jeunesse (rires)… Le sexe? Pas à l’école secondaire, du moins, pas en ce qui me concerne (rires). La masturbation? Oh oui! Tu vois ce que je veux dire? J’ai testé tout ce qui pouvait repousser les limites, sans nuire à ce sentiment d’innocence. Je voulais conserver la naïveté toute juvénile du récit, sans y apposer mon regard d’adulte…  

Avec Suburban Gothic, j’ai surtout pensé aux plus jeunes, aux adolescents, parce qu’ils sont à l’âge où ils ont vraiment besoin de voir des films étranges. Tu tentes de forger ta propre personnalité, de formuler tes propres opinions, mais ce n’est pas facile, coincé dans la maison de tes parents. Tu ne possèdes pas de voiture, tu n’as pas d’argent, comment veux-tu voir le vaste monde? C’est uniquement à travers les films. À l’adolescence, je rêvais de voyager en France, mais seul le cinéma me permettait de m’échapper. J’ai gardé mes années du secondaire en tête lorsque je tournais ou que j’écrivais ce film, afin qu’il plaise aux adolescents, parce que je considère qu’aucun public n’a besoin de films autant qu’eux.

Suburban Gothic

Vos œuvres mettent en vedette des personnages très forts. Commencez-vous vos scénarios avec une idée bien définie de leur personnalité ou les laissez-vous plutôt évoluer au gré des situations dans lesquelles vous les plongez?

Richard Bates Jr. : J’ai habituellement une assez bonne idée de mes personnages avant même de commencer à écrire, mais je dirais que ce que je préfère du métier de réalisateur, c’est de travailler avec les comédiens. C’est particulier : même si le cinéma est un art visuel, tu peux foirer plusieurs aspects d’un long-métrage, et t’en tirer quand même. Tu peux rater ta direction photo et finir avec un fichu de bon film par exemple, mais un mauvais scénario ou des acteurs médiocres sont les deux seules fautes impardonnables. C’est pourquoi je mets l’accent sur la complexité des personnages, et le choix des comédiens pour les interpréter. Au moment d’écrire Suburban Gothic, j’ai téléphoné un ami d’enfance, Mark Bruner, le coscénariste, et je lui ai dit : « On va écrire cette histoire ensemble, en puisant dans nos souvenirs du secondaire ». À toutes les étapes du processus, je lui ai rappelé qu’on écrivait le rôle pour Gub. Une grande partie du personnage de Raymond est d’ailleurs calqué sur la personnalité de Matthew lui-même, mais j’y ai aussi injecté beaucoup de moi-même. En ce sens, mes deux films sont chacun très personnels.

Suburban Gotic

Ils possèdent aussi des thèmes communs, soit la banlieue américaine et les familles dysfonctionnelles… Vous sentiez-vous comme un étranger au sein de votre propre famille à l’adolescence?

Richard Bates Jr. : Bien sûr! Quel adolescent ne se sent pas comme ça? Tous les jeunes adultes ont l’impression d’être opprimés et ce sentiment m’interpelle définitivement. Je ne réalise pas des films pour les gens qui vont au cinéma une fois par mois, juste comme une sorte de préliminaires avant de baiser : je réalise des films pour ceux qui en ont vraiment besoin. Il y a une grosse différence. Tu sais, j’aime profondément les personnes bizarres, ou hors-normes. J’ai envie de les rendre cool, de les faire bien paraître, et c’est encore plus vrai dans le cas de Suburban Gothic. Je ne me serais peut-être pas senti comme une merde si j’avais vu ce film à l’adolescence. Je me serais dit que je ne suis pas la seule personne un peu étrange. J’aurais peut-être même pensé que c’était cool d’être comme ça! 

Suburban Gotic

Suburban Gothic se termine avec la création d’une agence de détectives paranormaux. Est-ce que ça ouvre la porte à une éventuelle suite?

Richard Bates Jr. : En plus, pour cette scène, j’ai demandé à Gub de calquer sa performance sur Frank Capra. Il a un petit quelque chose de Preston Sturges aussi. Même l’éclairage du film change radicalement à ce moment. Ce n’était pas pour laisser la porte ouverte à une suite, je voulais simplement une finale ridiculement joyeuse, spécialement après celle d’Excision. Dans ce cas-ci, on passe d’un extrême à l’autre. La subtilité ne m’intéresse pas particulièrement. Ça semble important pour un paquet de gens, mais ce n’est pas mon cas… 

Voudriez-vous réaliser une seconde aventure avec le personnage de Raymond?

Richard Bates Jr. : Absolument. J’aimerais faire une suite, mais tout va dépendre du nombre de personnes qui verront le film. On ne sait jamais (rires)! Je vais essayer très fort, et on verra bien ce qui arrive… La première mondiale à Fantasia risque de donner le ton pour la suite des choses. La meilleure réception d’Excision, et de loin, a été à Montréal, et je pense que c’est le public idéal pour dévoiler ce nouveau film. J’espère que les jeunes sortiront de la salle avec un sourire sur leur visage. C’est mon plan. J’aimerais énormément réaliser un Suburban Gothic 2, mais honnêtement, je suis déjà très surpris qu’on m’ait laissé faire le premier (rires)!