Festival Fantasia : Entrevue exclusive avec Edgar Wright et Nick Frost

Edgar Wright, Simon Pegg et Nick Frost sont derrière les films cultes Shaun of the Dead et Hot Fuzz. Dernier volet de leur trilogie thématique, la comédie de science-fiction The World’s End a clôturé en beauté le Festival Fantasia hier soir. Profitant de leur visite à Montréal, Ztélé a eu la chance de discuter avec deux des membres du célèbre trio.
 
Comment vous êtes-vous rencontrés tous les trois, et qu’est-ce qui vous a donné le goût de travailler ensemble?
 
Nick Frost : Je travaillais dans un restaurant mexicain nommé Chiquitos. J’y étais serveur, et la copine de Simon à l’époque y était aussi employée. Je m’entendais très bien avec elle. On est devenus proches, et éventuellement, elle m’a présenté Simon. On s’est immédiatement liés d’amitié, lui et moi. Après trois ou quatre semaines, on s’est aperçus qu’on était ensemble tous les jours, à déconner et à s’amuser comme des fous, et éventuellement, on s’est débarrassés de la fille (rires). On est devenus inséparables. C’est mon frère, tu sais. C’est quelque chose d’assez rare, de trouver une personne qui partage sensiblement le même sens de l’humour.
 
Et comment avez-vous faites la connaissance d’Edgar Wright?
 
Nick Frost : Il réalisait une émission dans laquelle Simon jouait, intitulée Asylum. À travers cette série, Simon a rencontré Edgar et Jessica Stevenson. Ils ont ensuite travaillé ensemble sur une émission nommée Spaced. J’ai rencontré Edgar il y a quinze ans peut-être? J’étais une personne très différente dans ce temps-là. Je ne lui ai pas dit un seul mot la première fois qu’on s’est rencontrés. J’étais vraiment très timide. Je ne souhaitais pas du tout devenir acteur. Je viens d’une famille ouvrière de la classe moyenne, et tout d’un coup, je me retrouvais dans un bar, entouré de vedettes, d’auteurs et de réalisateurs. Je ne pensais même pas que j’avais le droit de m’exprimer. Ça m’a pris un bon bout de temps avant d’être assez à l’aise pour adresser la parole à Edgar.
 
Nick Frost
 
Quand vous avez tourné Shaun of the Dead, saviez-vous que c’était le premier film d’une trilogie, et qu’une génération entière de cinéastes essaierait de faire des comédies de zombies moins drôles que la vôtre?
 
Edgar Wright : Je n’ai aucune responsabilité là-dedans (rires)! Nous ignorions que ce serait une trilogie, on ne s’imaginait même pas que Shaun serait vu en dehors de la Grande-Bretagne! En partant, on se trouvait extrêmement chanceux de pouvoir réaliser un film, et notre seule ambition, c’était qu’il soit le meilleur possible. L’idée de la trilogie n’est venue qu’après coup. Et on n’avait certainement aucune idée qu’on allait donner naissance à une vague de comédies de zombies, qui ne s’est toujours pas essoufflée, une bonne dizaine d’années plus tard…
 
Nick Frost : C’est déjà un privilège de pouvoir faire un film. On n’imaginait certainement pas en faire trois! Shaun of the Dead a été en péril pendant un moment. Même après Hot Fuzz et Scott Pilgrim, on n’a jamais rien tenu pour acquis. Il faut travailler très fort pour qu’un long-métrage dépasse le stade de projet et se mette en branle. Faire le tour de la planète pour présenter trois films, c’est exceptionnel pour un réalisateur britannique, mais on ne tient jamais rien pour acquis. À chaque fois, on doit dire : « Voici le film que j’ai fait, donnez-moi de l’argent S.V.P. pour que je puisse en faire un autre ». Ça fonctionne comme ça. 
 
Vous avez travaillé séparément dans les dernières années. Comment s’est passée la réunion, six ans après Hot Fuzz?
 
Edgar Wright : C’était génial! On a eu l’idée de The World’s End tout de suite après avoir terminé Hot Fuzz, mais on ne s’est attaqués à l’écriture qu’en 2011. L’une des raisons, c’est qu’on se disait que l’idée serait mieux développée lorsqu’on aurait pris de l’âge. Je ne pense pas qu’on aurait abouti au même scénario il y a six ans.
 
Nick Frost : On est de si bons amis que j’avais l’impression d’avoir quitté la bande le vendredi soir, et de la retrouver le lundi matin. Ce qui est merveilleux avec ce genre d’amitié, c’est que tu n’as jamais l’impression de devoir rattraper le temps perdu. On ne traverse pas ces dix minutes de malaise, où chacun essaie de briser le silence par des banalités… « Et puis, comment va ta mère? ». On ne vit jamais ça. Dès qu’on se retrouve, le contact est instantané. C’est l’un des plus grands avantages de travailler avec des amis aussi proches.
 
Edgar Wright
 
Diriez-vous que The World’s End est le film le plus ambitieux de la trilogie, en terme de scènes d’action et d’effets spéciaux?
 
Edgar Wright : Oui, je pense bien, ne serait-ce que pour les difficultés rencontrées durant le tournage de certaines scènes (rires). C’est compliqué de réaliser ce genre de film en Angleterre, avec ce genre de budget. Il y a beaucoup d’action dans Hot Fuzz, mais je pense que celle de The World’s End est plus complexe, à cause des effets spéciaux, des maquillages… Je suis très satisfait du résultat final. Surtout qu’on a eu le même nombre de journées de tournage que sur Shaun, peut-être même un peu moins…
 
Il y a douze bars dans The World’s End, et beaucoup d’alcool. Avez-vous bu sur le plateau, par souci de réalisme, bien sûr?
 
Edgar Wright : Tout le monde nous demande ça, mais non, on n’a pas bu de bière sur le plateau. Il y a d’autres éléments à considérer. Je pense aux cascadeurs par exemple…
 
Nick Frost : Personne ne terminerait sa journée de travail!
 
Edgar Wright : Non, ça serait un désastre! Si tu réalises un premier film expérimental qui mise sur l’improvisation, ça peut toujours fonctionner, mais dans le cas d’une production comme la nôtre, aucune compagnie ne voudrait nous assurer! 
 
Nick Frost : Les membres de l’équipe seraient si souvent à la salle de bain qu’on prendrait du retard sur l’horaire (rires)… Après avoir passé toute la journée à filmer dans un bar et à me faire asperger de houblon, je dois avouer qu’une bière est la dernière chose dont j’avais envie… Pour ma part, je n’ai bu que du thé.
 
Edgar Wright et Nick Frost
 
Diriez-vous que The World’s End est davantage inspiré par les vieux films de science-fiction, comme Invasion of the Body Snatchers ou The Stepford Wives?
 
Edgar Wright : Oui. C’est le style de science-fiction avec lequel j’ai grandi. J’habitais une petite ville quand j’étais enfant, et ces histoires paranoïaques prenant place dans des petites villes m’ont bien davantage marquées que Godzilla piétinant Tokyo. Invaders from Mars, Invasion of the Body Snatchers, Stepford Wives, tous ces films possédaient le genre d’ambiance paranoïaque qui me donnait la frousse. Comme j’ai été influencé par ces films dans ma jeunesse, ça contribue aussi à l’aspect nostalgique qu’on retrouve dans The World’s End. Plusieurs éléments du film nous font voyager dans le passé. La musique, les costumes, la menace elle-même semble provenir d’une autre époque. C’est ce qui m’a donné l’idée du sang bleu ressemblant à de l’encre, parce que ça ramène à l’enfance. Ils sont à nouveau comme des adolescents, avec de l’encre sur les mains. Dans le film, la machine à voyager dans le temps, c’est la bière elle-même. 
 
Je ne sais pas lequel d’entre vous a dit ça, mais vous avez comparé The World’s End à un Doctor Who où la bière remplace le TARDIS justement…
 
Edgar Wright : Nick a dit ça… 
 
Parce que les verres contiennent plus de bière qu’il ne paraît de l’extérieur? 
 
Nick Frost : Non, moins (rires)!
 
Edgar Wright : Je dirais que c’est la confiance intérieure des personnages qui est plus grande qu’elle ne paraît de l’extérieur…
 
The World's End
 
Est-ce qu’il est compliqué d’écrire une histoire avec un héros comme Gary King, qui est légèrement antipathique, du moins au début?
 
Edgar Wright : C’est un défi dans un sens, mais je pense que c’est l’une des choses qui rend le film intéressant. Quand on écrit un personnage sans trop de failles, ça donne un résultat un peu générique. On aime bien mettre en vedette des héros bourrés de défauts. Nicholas Angel (le personnage de Simon Pegg dans Hot Fuzz) n’est pas non plus très sympathique au début. Il est obsédé par le travail, il n’a à peu près aucun sens de l’humour. Shaun est plus attachant, mais il est paresseux et complaisant. Tout le monde fait des erreurs. Gary est à la fois le protagoniste et l’antagoniste de The World’s End. On aimait l’idée de ce type qui rêve de demeurer la légende de son école pour le reste de ses jours, mais c’est impossible, parce qu’il a maintenant 40 ans. Sans trop dévoiler de l’histoire, il finira par avoir la chance de redevenir cette légende. C’est de ça que le film parle en réalité. Certains éléments de l’histoire sont un peu aigres-doux. Les spectateurs plus jeunes penseront peut-être « Oh mon Dieu, est-ce que je vais ressembler à ça dans une vingtaine d’années?! » (rires). 
 
Nick Frost : Oui, tu vas ressembler à ça dans une vingtaine d’années (rires)…
 
Une certaine dynamique s’était installée entre les personnages de Nick Frost et de Simon Pegg dans les films précédents, mais vous avez inversé les rôles pour The World’s End. Était-ce par souci de renouveler la formule?
 
Edgar Wright : On a beaucoup dit ça, mais je pense que la dynamique entre Nicholas et Danny dans Hot Fuzz est complètement différente de celle de Shaun et Ed. Ça faisait donc du sens de la modifier une troisième fois. C’est vrai que le personnage de Nick dans The World’s End est, surtout au début, un genre de gars ordinaire, comme Shaun, mais ça ne veut pas dire qu’il lui ressemble. Dans les trois films, on a sans cesse cherché à renouveler notre travail. Si jamais on fait un quatrième film ensemble, j’espère qu’on va encore brasser les choses…
 
Nick Frost : Tout part du personnage, tu sais. Tu ne veux pas reproduire le même jeu à chaque fois que tu interprètes un personnage. On voit parfois des acteurs de comédie qui prennent un certain pli, et qui finissent par jouer leur propre rôle à l’écran. Quand on tombe là-dedans, c’est difficile d’en revenir. Si ton personnage est complexe, qu’il soit attachant ou pas, menaçant, méchant, niais, ou drôle, ça le rend vrai, et les gens vont s’y identifier.
 
En même temps, le personnage d’Andy que vous interprétez dans The World’s End est celui qui évolue le plus à travers l’intrigue…
 
Nick Frost : Et qui régresse le plus aussi (rires)… C’est un personnage que j’ai absolument aimé jouer, et qui contraste avec ceux que le public est habitué de me voir interpréter. Il représente la fibre morale du film. C’est un énorme privilège de se voir écrire un rôle sur mesure. C’est un honneur que je ne prends pas à la légère, en terme de préparation et d’engagement. Il y a beaucoup de travail là-dedans, mais c’est aussi important de s’investir personnellement. Si tu mets, ne serait-ce qu’un pourcent de ta personnalité dans un rôle, les gens vont te trouver crédible à l’écran. Plus tu y mets de ta personnalité, plus le personnage devient vrai. 
 
Maintenant que la trilogie Cornetto est terminée, ferez-vous d’autres films ensemble?
 
Edgar Wright : Je l’espère bien, oui. Nous avons terminé The World’s End à peine un mois avant sa sortie; il est donc encore un peu tôt pour parler de projets futurs. Tout ce que nous savons, c’est que nous voulons travailler ensemble encore, mais sur quoi précisément, ça reste à déterminer.
 
Nick Frost : On n’a jamais essayé de reprendre une formule, et de livrer ce que le public attend de nous. Il faut qu’on trouve la bonne histoire, et si ça prend six ou sept ans, et bien, ça prendra six ou sept ans. On n’est pas pressés. On travaille tous sur différents projets, mais se retrouver ensemble pour réaliser un film, c’est ce qu’on aime le plus.