Festival Fantasia : Entrevue exclusive avec Lloyd Kaufman et Catherine Corcoran

Lloyd Kaufman et sa légendaire maison de production Troma sont synonymes de cinéma complètement déjanté qui ne se prend pas au sérieux. Le réalisateur était de passage à Montréal dans le cadre du Festival Fantasia pour y présenter son plus récent long-métrage, Return to Nuke ‘Em High Volume 1. Ztélé a eu l’immense plaisir de discuter avec lui et l’actrice Catherine Corcoran, l’une des vedettes du film.
 
En 2014, Troma Films célèbrera son quarantième anniversaire. Qu’est-ce qui vous motive à continuer encore après tout ce temps?
 
Lloyd Kaufman : Je pense que ce qui motive tout le monde chez Troma, c’est notre amour des films. Nous aimons profondément le cinéma. Nous ne faisons pas d’argent, mais ça n’a jamais été une question de fric. Nous remportons parfois un certain succès commercial, mais la plupart du temps, nous continuons de réaliser des films surtout parce que nous dénichons des personnes comme Catherine Corcoran qui sont là pour une seule et unique raison : prier à l’autel du cinéma indépendant (rires).
 
Catherine Corcoran : C’est vrai. Je ne me suis jamais retrouvée sur un plateau de tournage où les gens étaient aussi passionnés par leur travail. Ça crée une ambiance fantastique. Comme je suis encore jeune, je n’ai évidemment pas connu autant de productions que Lloyd, mais travailler pour Troma est mon expérience préférée jusqu’à maintenant, et probablement celle dont je suis la plus fière. 
 
(Lloyd Kaufman sort un masque du Toxic Avenger de son sac)
 
Lloyd Kaufman et Catherine Corcoran
 
Lloyd Kaufman : Tu vois, le Toxic Avenger… Lancé en 1983 sans publicité, sans argent, sans rien d’autre qu’un masque de caoutchouc, il est plus célèbre aujourd’hui que la plupart des créations de Rupert Murdoch ou de Paramount, qui disposaient de millions de dollars en publicité à l’époque et dont personne ne se souvient aujourd’hui. Toxie est encore là. Nous sommes en ce moment même en train d’écrire le scénario du cinquième Toxic Avenger
 
Votre plus récent film s’intitule Return to Nuke ‘Em High Volume 1. Est-ce un remake ou une suite à votre Class of Nuke ‘Em High de 1986, et est-il nécessaire d’avoir vu le film original pour l’apprécier?
 
Lloyd Kaufman : Pas besoin de regarder le film original, puisque l’histoire est indépendante. J’y fais quand même quelques clins d’œil à Class of Nuke ‘Em High. Plusieurs jeunes ayant grandi avec les films de Troma occupent maintenant des postes importants dans l’industrie cinématographique, et certains nous aiment encore. Kevin Kasha chez STARZ a eu l’idée de revisiter Class of Nuke ‘Em High, parce que Mother’s Day, le film de mon frère Charles, a été repris par Brett Ratner, et que The Toxic Avenger a été acquis par Akiva Goldsman pour un remake de 200 millions de dollars. Kevin a donc choisi Class of Nuke ‘Em High, et m’a permis de le réaliser. Le budget était encore tout petit, mais j’ai eu carte blanche pour faire une œuvre significative et provocante. 
 
Grâce à Catherine et Asta (Paredes), l’une des meilleures distributions de Troma depuis 40 ans, ce n’est pas uniquement un long-métrage très divertissant : il a du cœur, et c’est dû à la relation entre les personnages de Chrissy et Lauren. Si vous vous souvenez, dans le film original, cette relation prenait place entre Chrissy et Warren. Les médias ont salué Return to Nuke ‘Em High comme le premier film de ce genre dont les deux héroïnes sont lesbiennes.
 
Catherine Corcoran : Et nous en sommes très fiers!
 
Catherine Corcoran
 
Mademoiselle Corcoran, comment avez-vous été approchée pour jouer dans Return to Nuke ‘Em High? Étiez-vous familière avec les films Troma?
 
Catherine Corcoran : J’en avais vu quelques-uns, mais je connaissais relativement peu l’univers de Troma. J’adorais les thèmes abordés par le scénario, puis j’ai fait des recherches sur la compagnie; j’ai vu le nombre de films que Troma avait produits, et j’ai paniqué. Je me suis dit qu’ils ne m’engageraient jamais! J’ai inventé une excuse lamentable pour annuler mon audition, mais ils m’ont donné une seconde date. J’ai eu de la difficulté à trouver l’endroit, je suis arrivée avec trente minutes de retard. Le directeur du casting a présumé que je ne me présenterais pas (rires). 
 
J’ai finalement passé l’audition. J’ai été… correcte. Même si j’étais persuadée qu’ils ne me prendraient pas, je suis restée sur place après coup, et je me suis immédiatement liée d’amitié avec les gens de l’équipe. Dès mon retour chez moi, j’ai reçu un appel de ma mère me demandant si j’avais obtenu le rôle. Je lui ai répondu que non, probablement pas, mais que j’allais sans doute leur demander de me donner un stage, parce que je les avais trouvés vraiment trop cools (rires). Finalement, j’ai eu le rôle.
 
Au début du film, on peut voir un pénis mutant qui agresse un couple d’adolescents en plein ébat sexuel. Avez-vous déjà eu une idée que vous avez considérée trop délirante pour la porter à l’écran?
 
Lloyd Kaufman : Si on y croit, si on pense que ça fait avancer l’histoire et si ça nous interpelle, bien sûr qu’on va le faire! Si c’est seulement pour choquer, on laisse tomber. Il faut qu’il y ait une raison. Le petit ver phallique dont tu parles apparaissait à la fin de Class of Nuke ‘Em High. C’est un clin d’œil direct. On pense longtemps à tout ce qu’on montre à l’écran. On ne se prend pas au sérieux, mais on travaille sur chacun de nos films avec beaucoup de sérieux.
 
Lloyd Kaufman
 
Trouvez-vous qu’il est plus difficile de choquer le public aujourd’hui? Que les cinéphiles sont davantage blasés?
 
Lloyd Kaufman : C’est une bonne question… Troma existe depuis quarante ans, donc clairement, ce n’est pas seulement à cause du sexe et de la violence. Je pense qu’on suscite des émotions chez le public. Dans le cas de Return to Nuke ‘Em High, on a inclus des scènes-chocs, c’est certain, des choses que les gens n’ont jamais vues auparavant. Les cinéphiles veulent être stimulés, et tellement de ces productions de plusieurs centaines de millions de dollars ne sont que du pablum pour bébé. Ce sont des films faciles. Bien souvent, tu les oublies aussitôt après les avoir regardés. Ils ne réussissent pas à susciter l’émotion, parce qu’ils tentent de plaire à tout le monde en même temps. Return to Nuke ‘Em High est comme un bon piment jalapeño sur ta pizza culturelle (rires). Et plusieurs d’entre nous aiment notre pizza culturelle avec un peu de piquant. 
 
Est-ce que l’Internet a changé la donne pour financer et diffuser les productions indépendantes?
 
Lloyd Kaufman : Je pense que l’Internet est la seule raison pour laquelle nous sommes encore là. C’est le seul média vraiment démocratique qui subsiste. Tout le reste appartient à Sony ou à News Corporation. C’est arrangé d’avance. Troma utilise l’Internet pour communiquer avec ses fans, mais ces derniers peuvent aussi communiquer avec nous. Ils nous posent des questions, nous donnent des idées. Nous sommes l’un des premiers studios à avoir offert nos films directement en DVD. C’était une suggestion de nos fans. Ce sont aussi eux qui nous ont poussés à monter un site web. Donc, Troma produit les films du futur depuis un sacré moment.  
 
Lloyd Kaufman et Catherine Corcoran
 
J’adore les Tiger Lillies, et Return to Nuke ‘Em High compte plusieurs chansons du groupe. C’est vraiment le mariage parfait avec l’univers de Troma. Comment est-ce arrivé?
 
Lloyd Kaufman : C’est encore une fois grâce à l’Internet. Par le biais d’un fan sur Twitter. Un gars nous a donné un hyperlien pour écouter les Tiger Lillies, et puis bingo! On s’est dit « c’est la musique qu’il nous faut ». Je ne les connaissais pas auparavant.
 
Catherine Corcoran : Ils sont fantastiques! Nous avons de la très bonne musique dans le film. Non seulement peut-on entendre la chanson originale de Class of Nuke ‘Em High et les Tiger Lillies, il y a aussi des extraits live de Rape Door…
 
Mademoiselle Corcoran, quel a été votre plus grand défi pour ce film? Il y a beaucoup de comédiens dans chaque scène, et le plateau semble avoir été un peu fou…
 
Catherine Corcoran : Les effets spéciaux me rendaient particulièrement nerveuse. Je n’avais pas beaucoup d’expérience dans le domaine, mais l’équipe a tout fait pour que je sois confortable et que ça ne m’empêche pas de jouer. Maintenant, quand on m’annonce qu’il y a des effets spéciaux dans une scène, ça m’excite, et je me dit : « emmenez-les, vos prothèses! ». La scène où j’ai un canard enfoncé dans la gorge a été assez compliquée, juste à cause de la grosseur de la prothèse. Ce n’était pas évident de s’habituer à ce gros machin sortant de ma bouche. Sinon dans l’ensemble, c’était un tournage très confortable, sans beaucoup de stress. J’ai eu énormément de plaisir de pouvoir jouer et travailler tous les jours avec des personnes formidables.
 
Lloyd Kaufman et Catherine Corcoran
 
Lloyd Kaufman : On tisse de véritables liens d’amitié. On tourne encore ensemble, on est en train de terminer le Volume 2. Il y a une énorme chorégraphie dans le second volet. On a eu une pratique l’autre jour, et avant que ça ne commence, tout le monde se serrait dans les bras les uns des autres. On s’aime vraiment beaucoup! C’est phénoménal.
 
Catherine Corcoran : J’ai rencontré mes meilleurs amis sur ce tournage. Des personnes avec qui je passe la majeure partie de mon temps, même lorsque je ne travaille pas. 
 
Lloyd Kaufman : J’ai participé en Angleterre au tournage du nouveau film de James Gunn, Guardians of the Galaxy. J’y tiens un minuscule rôle. Le meilleur ami de James est Stephen Blackehart, qu’il a rencontré sur le plateau de Tromeo and Juliet en 1995. 
 
Lloyd Kaufman et Catherine Corcoran
 
De nos jours, on voit plusieurs films qui combinent l’humour et l’horreur. Diriez-vous que vous avez été le pionnier de ce mélange des genres?
 
Lloyd Kaufman : Et bien, Peter Jackson, Quentin Tarantino, Takashi Miike, Edgar Wright, ces gars-là l’ont dit. Stan Lee aussi. Il a rédigé la préface d’un de mes livres, et Stan comparait en quelque sorte mon travail au sien, en disant que j’avais aussi contribué à donner un aspect humain au super héros. Ce qui fait que Toxie est un héros, ce ne sont pas ses pouvoirs. Tout ce qu’il possède, c’est une vadrouille, et il peut sauter. Ce n’est pas très impressionnant. Ce qui fait de lui un héros, c’est qu’il surmonte les problèmes de la vie quotidienne; il craint sa mère, il a des problèmes de peau, il doit payer son loyer… 
 
Dans le cas de Return to Nuke ‘Em High, ces deux filles qui s’aiment dans une ville pleine de préjugés ont aussi leur lot de problèmes. Elles sont opprimées. Un peu comme Troma. C’est cet esprit qui alimente la compagnie et qui inspire notre art. Mais, tu as raison, le mélange des genres est quelque chose qu’on a exploré dès le début. Je pense que c’est dû au fait que j’ai lu beaucoup de philosophie chinoise à Yale. Le taoïsme apprend à suivre le courant, à ne pas être dogmatique. Le chef mène en ne dirigeant pas, ce genre de truc. J’ai été très influencé par le taoïsme. Je pense que c’est le yin et le yang, la comédie et l’horreur. Ils peuvent potentiellement être contraires…
 
Catherine Corcoran : Mais ils provoquent une forte réaction émotionnelle dans les deux cas.
 
Lloyd Kaufman : Oui. Je sais que notre type d’humour peut offusquer certaines personnes, mais bon, et puis après?
 
Lloyd Kaufman et Catherine Corcoran
 
Pourquoi avez-vous choisi de séparer le film en deux volumes?
 
Lloyd Kaufman : Il y a tellement de films aujourd’hui avec la démocratisation du cinéma. La révolution numérique a créé un tsunami de longs-métrages, on compte un nombre impressionnant de productions indépendantes. En même temps, il y a les cinq ou six conglomérats médiatiques qui ont vendu leur âme au Diable et qui bouffent le lunch de tout le monde. Alors, comment se faire remarquer? Tarantino, un fan de Troma, avait la réponse. Lors du Festival de Sitges, il m’a déjà dit « tu dois trouver une façon de te distinguer de la masse et créer l’événement ». D’une certaine façon, c’est inspiré de ses deux volumes de Kill Bill
 
À quoi peut-on s’attendre pour le second volume?
 
Lloyd Kaufman : Et bien, à la suite de l’histoire (rires). Vous saurez ce qui arrive à la relation entre Chrissy et Lauren, aux habitants de Tromaville, et à la maléfique compagnie Tromorganic. Vous risquez d’être très surpris!
 
Catherine Corcoran : Tout le monde pense que le premier volume est complètement délirant, mais vous n’avez encore rien vu (rires)!