Festival Fantasia : Entrevue exclusive avec Robert Morin

Robert Morin est l’un des cinéastes les plus réputés du Québec, mais il n’hésite pas à sortir des sentiers battus pour nous offrir Les 4 Soldats, un film de science-fiction intimiste qui détonne de ses œuvres précédentes. Ztélé a eu l’occasion de discuter avec le réalisateur quelques moments avant sa première au Festival Fantasia.
 
À part Windigo, qui est adapté librement du livre Heart of Darkness de Joseph Conrad, tu travailles habituellement à partir de matériel original. Qu’est-ce qui t’a interpellé dans le roman d’Hubert Mingarelli?
 
Robert Morin : En fait, ce qui m’a interpellé, c’est la tendresse. Quand j’ai lu ce roman-là, je venais de finir Le journal d’un coopérant. J’ai fait trois films de suite, mais vraiment des films de colère, issus d’indignation à différents niveaux. Puis au bout du troisième, je me suis dit : « Il faut que j’aille ailleurs là, parce que ce n’est pas bon pour ma santé ». Je suis tombé sur ce livre-là par hasard, une critique à Radio-Canada. J’ai lu le livre, et puis j’ai été touché. Tu sais, je fais un cinéma assez conceptuel, et ça faisait longtemps que j’avais le concept de faire un conte, c’est-à-dire d’utiliser les paramètres du conte dans un récit. Un conte, c’est un lieu plus ou moins plausible, et des personnages avec des psychologies fixes qui ne sont pas évolutives. En cinéma ou dans un roman, on a des psychologies qui évoluent. Mais dans le conte, les personnages sont au service d’une leçon de vie. Et donc, ils n’ont pas des psychologies complexes, ce sont des archétypes psychologiques. Il y avait tout ça dans ce roman-là.
 
Robert Morin
 
Donc, je suis parti de ça, avec l’idée de sortir de ma colère et de faire quelque chose d’un peu plus touchant. Une histoire d’amitié qui est fabriquée par la guerre. Et des personnages qui te donnent une leçon de vie, finalement. Au fond, on n’est jamais mieux servis que par soi-même. La fille dans le film, elle confie ses souvenirs les plus chers à quelqu’un, et cette personne-là ne sait même pas écrire!
Si elle l’avait écrit elle-même en premier... C’est ça un conte. Il y a toujours une leçon.
 
Le Petit Poucet apprend que même si tu es petit, tu peux être débrouillard pareil. Il y avait ça au niveau conceptuel, mais ce qui m’a surtout touché, c’est la mécanique de l’amitié. Mingarelli n’essaie pas de montrer comment c’est mystérieux l’amitié, et le film non plus. Parce que c’est toujours mystérieux l’amitié. Tu prends quatre personnes qui ne sont pas pareilles. Qu’est-ce qui fait qu’elles s’adoptent les unes les autres? Je trouvais que c’était une belle histoire. Il n’y a pas beaucoup de films là-dessus. Tu vois une amitié se former, puis tu ne comprends pas, mais en même temps tu comprends. C’est des paumés, c’est des gens qui n’ont peut-être pas été aimés chez eux, ou qui ont vécu en circuit fermé, en fait. 
 
Le roman se déroule parmi des soldats russes en 1919, mais tu as adapté le récit à la réalité québécoise. Est-ce que c’est parce qu’on n’a pas connu la guerre ici que ton film prend des allures d’anticipation?
 
Robert Morin : Oui, et l’autre chose, c’est que je voulais vraiment appuyer le côté conte, le côté fantastique, et qu’on ne s’enfarge pas dans une guerre précise. Tu sais, la guerre devient tellement accessoire là-dedans... Elle l’est aussi dans Mingarelli, mais, je n’avais pas le goût de faire un film d'époque. Je n’aime pas les films d’époque. Vraiment, je trouve que ça ne sert à rien de faire un film d’époque, à moins de faire un film historique. Si tu racontes la vie de Napoléon, là c’est sûr, mais situer quelque chose dans le temps juste pour avoir des décors bizarres... Les vieux décors, ça ne m’intéresse pas. Dans une version, j’avais situé l’histoire en Afghanistan, aujourd’hui, mais je n’aimais pas ça. Finalement, je me suis dit « On va y aller pour un conte vraiment fantastique, et en plus, ça va appuyer les stéréotypes des personnages ». Donc, j’ai tout simplement inventé une guerre sur laquelle on passe rapidement, une guerre entre les riches et les pauvres... En fait, c’est peut-être notre vrai futur dans le fond. Plus la classe moyenne va fondre, plus il va y avoir de pauvres, puis moins il va y avoir de riches.
 
Les 4 soldats
 
Il y a effectivement cette toile de fond politique, mais ton film est surtout onirique...
 
Robert Morin : Oui, c’est ça. Dans l’avant-dernière version, j’avais planté un peu plus d’éléments sur la guerre comme telle. Guerre axée autour du pétrole, avec les banlieues contre les villes, puis finalement, à un moment donné, je me suis dit : « Ça se peut pas, on perd du temps à installer ça, et puis, il y aura tout le temps des gens qui vont aller fouiller là, alors que c’est pas là qu’il faut fouiller ». Donc, c’est réglé en deux phrases au début du film, puis après, on rentre dans la vraie histoire.
 
Robert Morin
 
Tu as souvent travaillé avec des non-comédiens, des ex-prisonniers ou des toxicomanes par exemple, mais depuis quelques films, tu as recommencé à travailler avec des professionnels. Qu’est-ce qui t’a redonné le plaisir de travailler avec de vrais acteurs?
 
Robert Morin : Je ne l’ai jamais perdu en fait. En général, avec le genre de films que je fais, je ne peux pas espérer aller chercher beaucoup d’argent. À partir de ce moment-là, quand tu fais des films de recherche puis que tu ne peux pas aller chercher beaucoup d’argent, forcément, tu ne peux pas te payer des acteurs syndiqués à mille dollars par jour, minimum, quand c’est pas double cachet. Ça prend des bons budgets pour se payer des acteurs. Mon film en Afrique (Le journal d’un coopérant), si j’avais mis un acteur à ma place, on aurait pété le budget! Donc, c’est surtout dans ces conjonctures-là que je prends du monde ordinaire. Bon, des fois aussi, c’est des bouilles ordinaires qui te font triper, puis là, c’est le coup de foudre pour la bouille. Des fois c’est le sujet, comme avec les toxicomanes, ou là, je viens de faire un film avec des jeunes autochtones. Je ne me voyais pas prendre des comédiens, c’est des vrais autochtones. Mais j’ai toujours aimé travailler avec des comédiens, c’est le fun. Quand t’as des bons comédiens, c’est des machines, tu peux tout imbriquer avec précision. C’est un sentiment incroyable.
 
Il n’y a pas une grosse tradition de science-fiction ou de fantastique dans le cinéma québécois. Est-ce que tu penses que c’est une question de budget, ou que c’est plutôt culturel?
 
Robert Morin : Je ne pense pas que c’est une question de budget, parce que tu sais, la science-fiction, ça peut se faire avec des pinottes. J’imagine que le trois quart des films qui jouent à Fantasia n’ont pas des budgets à la Spielberg, ils n’ont pas tous coûté des fortunes. Notre cinéma vedette ici, ça a été le documentaire, le cinéma direct. C’est de là qu’on vient, on est dans cette lignée de réalisme au Québec. Peut-être qu’on va s’en sortir un jour. Pour la jeune génération, Pierre Perreault et le cinéma direct, ça commence à être loin! Ils vont peut-être embarquer un peu plus dans le fantastique.
 
Il n’y a pas de caméra-personnage dans Les 4 Soldats, mais tu as eu une brillante idée de mise en scène : durant certaines scènes, l’action se fige et on voit  la comédienne faire la narration à l’écran; Qu’est-ce qui t’a inspiré cette idée?
 
Robert Morin : Ça vient de plusieurs concepts que je traîne. Dans mes trois derniers films par exemple, le cinéaste parle à l’auditoire. J’aime cette idée de parler à l’auditoire, c’était présent dans Quiconque meurt, meurt à douleur aussi...
 
Robert Morin
 
L’idée de briser le quatrième mur?
 
Robert Morin : Oui. Je ne sais pas, je traîne ça avec moi... Je trouve que ça crée des liens, que ça crée une espèce de contact. La télévision fait ça sans arrêt, l’animateur regarde sans cesse les gens. Je viens de la télé, tu sais. C’est probablement quelque chose qui m’a plus fasciné que le cinéma en réalité... Donc, je me suis dit :« Plutôt que d’avoir une voix off, je vais mettre une voix on ». Elle n’est pas là tout le temps, parce que ça serait devenu fatiguant, mais ça crée un lien. C’est aussi l’histoire d’une jeune fille qui est très sensible, mais qui ne se destinait pas à écrire. C’est une artiste qui se découvre, et qui se découvre avec gaucherie. Je voulais que la mise en scène soit gauche aussi. C’est des amas de souvenirs qui sortent de sa tête, c’est pas trop organisé, c’est pas découpé, c’est pas slick. Avoir quelqu’un qui regarde l’écran et fait des apartés comme au théâtre, je trouvais que ça appuyait cette gaucherie-là, que ça amplifiait le côté naïf du personnage, qui est obligé de se mettre à écrire parce que l’autre a pas fait la job...
 
Antoine Bertrand apporte une bonne dose d’humour au film; Est-ce que le personnage était conçu comme ça à l’origine, ou c’est la performance du comédien qui a apporté ce côté humoristique?
 
Robert Morin : C’est le personnage d’origine. On appelle ça une « intelligence douce ». Ce n’est pas un déficient, c’est quelqu’un qui est quand même capable d'utiliser un bazooka, mais pas plus que ça. C’était dans le roman. Le géant déficient, c’est un archétype, comme dans Des souris et des hommes; c’est un archétype qu’on retrouve souvent. C’était là, mais forcément, quand j’ai adapté le roman, les gags ont changé. J’ai rajouté des gags pour Antoine, il en a rajouté lui-même... Mais c’est fidèle au personnage du roman. Dans le roman, c’est quatre gars en fait; j’ai changé pour une fille, parce que je trouvais que ça amplifiait un peu le côté familial, parce qu’ils se font vraiment une famille. Il y a la représentation du père, de la mère, des deux enfants, puis le petit dernier qui arrive à la fin et que personne ne souhaite, mais qui, finalement, s’intègre au groupe. C’est vraiment la constitution de l’amitié, mais via une cellule familiale reconstituée. 
 
Robert Morin
 
Les gens qui suivent ta carrière risquent d’être surpris par ce film. On retrouve ta personnalité, mais c’est assez différent de ce que tu as fait par le passé. Comment  fait-on pour se sortir de ses habitudes de cinéaste pour réaliser quelque chose d’aussi différent?
 
Robert Morin : Et bien... on le fait! J’étais dû pour ça. Probablement comme Riopelle était dû pour lâcher ses coups de spatules et faire des moineaux Rosenberg. À un moment donné, tu te donnes un coup de pied dans le cul, parce que signer c’est le fun, mais ça devient une facilité aussi. C’est ce que je reproche à Picasso, c’est ce que je reproche à bien des peintres. À un moment donné, ils ont trouvé une signature payante, puis ils ne se permettent plus de faire d’autre chose que de signer leurs affaires... Des films coup-de-poing, j’en ai fait un méchant paquet, je commence à savoir comment ça marche. Je vais peut-être encore faire des films politiques, mais j’ai le goût de sortir de mes habitudes. Tu sais, je suis dans mes dernières vues. Je vais prendre ma retraite à un moment donné (rires). Et puis je veux essayer de faire d’autres affaires avant de puncher ma carte. Ça c’est sûr. Je ne dis pas que je vais aller jusqu’à la comédie romantique, mais si je trouve une bonne histoire, peut-être.