Festival Fantasia : Entrevue exclusive avec Zoe Bell et Josh Waller

Après avoir été la doublure de Lucy Lawless dans Xena : Warrior Princess et celle d’Uma Thurman dans les deux volumes de Kill Bill, la cascadeuse Zoe Bell est graduellement devenue une actrice à part entière. Elle se trouvait à Montréal pour la projection de Raze, le premier long-métrage de Josh Waller présenté en primeur à Fantasia. Ztélé s’est entretenu avec le réalisateur, et la comédienne qui botte des culs.
 
Comment êtes-vous devenue cascadeuse? Est-ce que c’est un métier qu’on rêve de faire, ou est-ce qu’on tombe là-dessus un peu par hasard?
 
Zoe Bell : Tu sais, en Amérique, un bon nombre de jeunes rêvent de devenir cascadeurs et se préparent à exercer ce métier dès leur jeune âge, de la même façon qu’on rêve d’être pompier par exemple, mais ce n’est pas mon cas. J’aimais regarder des films, je me passionnais pour la gymnastique et le sport, et puis un jour, j’ai rencontré des gens dont le travail combinait ces trois choses. J’ai tout de suite pensé : « Quel boulot fantastique! Ça me plairait beaucoup de faire ça ». Je n’avais même jamais imaginé que ça se pouvait! J’ai alors décidé de poursuivre dans cette voie.
 
J’ai lu quelque part que votre père est médecin, et qu’il vous a fourni votre premier contact dans le milieu par le biais d’un cascadeur blessé qu’il venait de soigner… 
 
Zoe Bell : Oui, mon père a soigné ce type qui s’était blessé à la tête durant une cascade, et il s’est dit : « Je pense que ma fille devrait faire ça » (rires)…
 
C’est particulier… Il ne craignait pas pour votre sécurité?
 
Zoe Bell : Non. C’est un salaud (rires). La vérité, c’est que je souhaitais devenir cascadeuse des mois avant cet événement. Il était au courant, puisque j’en parlais sans cesse du matin au soir. Je m’emballe généralement assez facilement, mais c’était la première fois qu’un métier m’excitait de la sorte. Mon père est un oiseau rare. Il se fout sincèrement de ce que les gens font pour gagner leur vie, en autant que ça les rende heureux. C’est une conviction sincère chez lui, il ne juge jamais les autres. Il m’a donc dit « Je vois bien que l’idée d’être cascadeuse illumine ton visage. Vas-y, fonce! ». Et le cascadeur que mon père a soigné est devenu l’un de mes bons amis.
 
Zoe Bell et Josh Waller
 
Les films d’action mettant en vedette des héroïnes n’étaient pourtant pas aussi fréquents à l’époque… Il y avait peu d’exemples, à part Sigourney Weaver dans Alien, ou Linda Hamilton dans Terminator
 
Zoe Bell : Ce sont des rôles précurseurs qui ont ouverts la voie, mais on n’a pas assisté à une avalanche de rôles féminins forts immédiatement après ces deux films. La majorité des cinéphiles trouvaient ces personnages géniaux, et puis, on est revenu à Batman (rires). En ce qui me concerne, j’ai été très choyée. Mon premier véritable emploi était sur Xena : Warrior Princess. En partant, le héros est une femme, donc, la comédienne principale aussi, et je me suis retrouvée à être sa doublure. 
 
Quand j’ai déménagé aux États-Unis, j’ai eu plusieurs discussions avec Jeannie Epper, qui faisait toutes les cascades de Wonder Woman. On peut entendre certains de nos échanges dans le documentaire Double Dare. Elle m’a raconté qu’on permettait à peine aux cascadeuses de sa génération d’être présentes sur les plateaux de tournage, et comment elles devaient se taire lorsqu’elles y étaient admises. Si une scène prévoyait qu’un personnage féminin passe à travers une fenêtre, on préférait habituellement mettre une perruque à un cascadeur masculin. Ces femmes ont vraiment défoncé des portes, et ont permis à une jeune fille de 19 ans fraîchement débarquée de Nouvelle-Zélande de ne pas réaliser à quel point elle était chanceuse de pratiquer ce métier à cette époque. 
 
Les cascadeurs ont longtemps été exclusivement masculins… Malgré tout le progrès dans le domaine, avez-vous déjà été confrontée au sexisme?
 
Zoe Bell : En rétrospective, oui, évidemment, mais il existe des nuances. Certains pensent que tu seras mauvaise uniquement parce que tu es de sexe féminin, mais il existe un autre côté à cette médaille. Ce sont les cascadeuses peu douées, ou qui ne travaillent pas aussi fort, parce qu’elles peuvent s’en tirer en étant des femmes. Parfois, on est mal représentées par des personnes de notre propre sexe! C’est comme les quelques acteurs complètement fous qui font passer tous les comédiens pour une bande de dégénérés! 
 
En Nouvelle-Zélande, je travaillais fort avec une équipe qui m’avait tout appris. Je doublais la vedette de l’émission, et je sentais qu’on était tous égaux. La situation a changée lorsque je suis arrivée en Amérique. Un type que je connaissais bien refusait de m’engager sur ses productions. Je lui demandais sans cesse pourquoi, puisque j’avais beaucoup d’expérience dans le domaine. Sans trop se rendre compte de ce qu’il disait, il m’a avoué que l’idée qu’une jolie femme s’abime la moitié du visage lors d’une cascade lui était insupportable. Une partie de moi voulait lui crier « Va te faire foutre! », tandis que l’autre pensait « Oh, il est tellement attentionné » (rires). 
 
Et puis, il y a eu des moments où on laissait sous-entendre que je pourrais obtenir davantage de boulot si j'avais les moeurs légères. Je me souviens d’une entrevue au Canada. On m’a fait venir par avion, et les deux gars m’ont carrément invité chez Hooters pour la rencontre. Ils avaient supposément déjà engagé quelqu’un, mais comme la fille avait refusé leurs avances, ils m’ont dit que je pourrais avoir sa place si j’étais disposée à… Ils sont tombés sur la mauvaise personne (rires)! Je n’en revenais pas! Je leur ai demandé leur nom, pour être bien certaine de m’en rappeler et de ne jamais travailler avec eux! Donc, oui, ça arrive, mais je pense que la façon dont on réagit à ce genre de chose est aussi très importante. 
 
Les gens me demandent souvent comment c’est d’être une femme dans un monde d’hommes. Honnêtement, je ne vois pas la différence, parce que je n’ai jamais été un homme dans un monde d’hommes. Je ne suis que Zoe dans un monde merveilleux.
 
Zoe Bell et Josh Waller
 
Comment s’est effectuée la transition de cascadeuse à comédienne?
 
Zoe Bell : Euh… lentement, et de manière plutôt hésitante (rires). 
 
Death Proof a été votre première expérience en tant qu’actrice… Comment avez-vous réagi quand Quentin Tarantino vous a proposé le rôle?
 
Zoe Bell : Comme ça (elle écarquille les yeux et fait pendre sa mâchoire). Pendant un bon cinq minutes. Il m’a dit : « Laisse-moi te parler du rôle, on devrait aller prendre une bière ». J’ai répliqué que c’était une bonne idée. On s’est rendus dans un bar, et quelques verres plus tard, il m’a expliqué la scène de poursuite qu’il avait en tête, et l’alcool aidant, j’ai fini par accepter (rires). C’est seulement depuis Raze que j’ose me qualifier d’actrice. En tant que cascadeuse, tu es la dure à cuire du plateau, tu as tendance à voir les comédiens comme des adolescents torturés et capricieux, du style « emo » (rires)… 
 
Ça m’a pris un certain moment avant de me déclarer actrice. Je craignais d’usurper la place de quelqu’un d’autre, et que mes partenaires de jeu pensent « Qui est cette cascadeuse des films de Tarantino qui vient nous voler notre emploi? ». Ça m’a définitivement pris un bout de temps à m’habituer à l’idée. Je ne suis pas timide, mais je déteste affirmer que je suis talentueuse, peu importe le domaine, à moins d’être certaine de posséder une certaine maîtrise. Me déclarer actrice soulevait des questions sur mon talent… Depuis Raze, je me dis, d’accord, je pense que je suis une actrice maintenant (elle et Josh Waller éclatent de rire).  
 
Raze est le premier long-métrage de Josh Waller. Qu’est-ce qui vous a convaincue d’embarquer dans le projet?
 
Zoe Bell : Le scénario, la possibilité d’être productrice, et le fait que je connaisse Josh depuis une éternité. Ces trois choses ont été déterminantes. J’ai longtemps entendu Josh commenter le travail de tel cinéaste ou de tel acteur. Je connais donc ses préférences et ses goûts en matière de films, sans compter qu’il a ma confiance totale… Je me suis aussi greffée très tôt au projet, j’ai été engagée dès le début, c’est un peu devenu notre bébé conjoint. Ce n’est pas comme si la production était déjà en branle et qu’on m’avait proposé le rôle principal; j’aurais alors répondu : « Oui, ça m’intéresse, parlez à mon agent ». Mais on a mené ensemble ce projet à terme.
 
Il y a eu une vague de films mettant en vedette des femmes en prison dans les années ‘70 et ‘80. Est-ce que Raze est un hommage à ce genre cinématographique?
 
Josh Waller : Non. Absolument pas. Pas de façon intentionnelle en tout cas. On a engagé l’un de nos partenaires pour écrire le scénario à l’origine, une histoire qui tenait en sept ou huit pages, mais on savait dès le départ qu’il s’agissait de l’esquisse de quelque chose de plus vaste, que ce n’était qu’une des pièces d’un casse-tête plus large. Je n’ai jamais été particulièrement attiré par le cinéma d’exploitation. Ce n’est pas un  genre cinématographique dont je suis friand. Je ne souhaitais m’engager dans le projet qu’à condition que la facture du film soit sombre et réaliste. D’accord pour filmer des femmes se battant entre elles, mais pas question qu’il s’agisse de femmes aux seins gigantesques luttant dans leurs sous-vêtements… 
 
Zoe Bell : Qu’est-ce que tu essayes d’insinuer? Que j’ai des petits seins (rires)?
 
Josh Waller : Exactement. Je me suis dit : « Je vais engager l’actrice qui a les plus petits seins de tout le bottin : Zoe Bell! » (rires).
 
Zoe Bell et Josh Waller
 
Zoe Bell : Ce que Josh raconte, c’est précisément ce qui m’a mise en confiance quand on a parlé du projet ensemble. On partageait clairement le même point de vue, et ça m’a plu. Il imaginait des combats réalistes et brutaux…
 
Josh Waller : J’ai expliqué aux autres producteurs qu’on devait aller chercher Zoe Bell si on voulait montrer des scènes de lutte crédibles à l’écran. Ils m’ont dit : « Si tu es capable de mettre la main sur elle, vas-y, mais comment comptes tu t’y prendre au juste? ». J’ai répondu : « Je vais lui téléphoner » (il imite le bruit de la composition sur un téléphone). Tout s’est mis en place à partir de ce moment. On ne cherchait pas à rendre hommage intentionnellement aux films de femmes en prison. Je suis par contre bien content qu’on fasse référence à ce style cinématographique en parlant de Raze, puisqu’après l’avoir vu, je pense que le public pourra constater qu’on a réussi à élever le genre à un autre niveau.
 
Quelle est la plus grande différence entre ces vieux films et le vôtre?
 
Zoe Bell : On conserve nos vêtements (rires).
 
Josh Waller : Oui, elles sont habillées jusqu’à la fin. Il n’y a pas de scène de cul ni rien de sexuel dans l’intrigue. Je l’ai souvent répété sur le plateau comme ailleurs : mon intention était de traiter le film de la même façon que si c’étaient des hommes qu’on kidnappait et qu’on obligeait à participer à des combats mortels. Exactement de la même façon. On n’y verrait pas d’hommes dans des tenues sexy ou de séquences sous la douche!  
 
En enlevant tous les éléments de type exploitation, ça laisse un gros trou. Notre priorité, c’était de remplir ce trou par des deux choses aussi importantes l’une que l’autre. Premièrement, des batailles brutales entre femmes, d’une intensité rarement vue par le passé. C’est viscéral, intense, et parfois dur à regarder. Il était aussi très important pour nous d’ajouter un aspect émotif. Chacune de ces femmes devait avoir une motivation crédible pour accepter ces joutes sanglantes, et comme l’être qu’elles aiment le plus au monde est menacé de mort si elles refusent d’y participer, l’enjeu est décuplé à la puissance mille. Les actrices ont pris leur rôle très au sérieux, et  je pense que ça contribue à élever le film à un autre niveau. 
 
Zoe Bell : C’était important pour nous de comprendre ce qui motiverait une femme à lutter aussi farouchement dans la vraie vie. Je décrivais le film à un ami l’autre jour; je lui expliquais que l’action et le drame qui s’y retrouvent à parts égales sont les deux facettes d’un même personnage. Les cascadeuses fournissent l’action durant les combats, le drame est apporté par les actrices, et toutes ces choses combinées créent une personnalité unique…
 
Zoe Bell et Josh Waller
 
Josh Waller : Ça ne pourrait pas fonctionner si l’action et le drame n’étaient pas bien équilibrés. Si tu accordes trop d’importance aux batailles et pas assez à l’émotion, ça ne marche pas. Et si tu te concentres trop sur le drame et que tu négliges l’action, ça ne fonctionne pas davantage. Ça parait plus violent que ça ne l’est en vérité. Les gens disent « Oh mon Dieu, vous en montrez trop! », mais non, dans les faits, on ne montre pas grand-chose. Il y a quelques moments spécifiques qui choquent l’imaginaire, et même là, ce ne sont que des flashs. La caméra n’insiste jamais sur un poteau qui traverse un œil, ou quelque chose du genre.
 
Zoe Bell : Certaines personnes peuvent trouver les combats violents et insoutenables, mais il n’y a que deux ou trois scènes plutôt éprouvantes dans le film, et la raison pour laquelle elles sont si horribles, c’est parce qu’elles nous dévastent émotivement.
 

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