Fantasia : Entrevue avec Chris Butler et Sam Fell de Paranorman

9 août 2012
Patrick Robert

Chris Butler et Sam Fell pour ParaNorman

Quoi de mieux pour clôturer cette édition 2012 du festival Fantasia qu’un film de genre qui s’adresse à toute la famille? C’est exactement ce que propose le long-métrage d’animation ParaNorman, réalisé par les créateurs de Coraline. Le long-métrage était projeté en première canadienne mardi soir, et Ztélé a profité du passage dans la métropole de Chris Butler (scénariste et coréalisateur) et de Sam Fell (coréalisateur) pour discuter de cet ambitieux projet qui constitue le plus gros film d’animation image par image jamais produit, et qui prendra l’affiche le 17 août.

Beaucoup de films destinés à un jeune public délaissent l’aspect plus inquiétant des vieux contes pour enfants, comme ceux de Grimm, en faveur d’une esthétique naïve et colorée. Est-ce important pour vous de préserver ce côté plus sombre dans votre travail?
 
Sam Fell : Oui, et pourquoi pas. Il y a définitivement une formule qu’on voit souvent à l’œuvre, qui se veut très colorée, axée sur l’humour, et fabriquée habituellement en images de synthèse. Cette formule rapporte par contre de moins en moins d’argent, parce que les gens y sont habitués. On s’inscrit dans une tradition différente, notre approche n’est pas la même. Donc, oui, le côté sombre des vieux contes de fées se retrouve dans ce film.
 
Chris Butler : Ça fait partie du scénario depuis le début. J’ai prêté ma plume à plusieurs productions destinées aux enfants, et ça m’a toujours frustré de voir où je pourrais aller avec le récit, mais d’être obligé de me retenir. Ici, je ne voulais pas me retenir. Je voulais conter une histoire pour les jeunes, pour toute la famille en fait, qui n’était pas condescendante, et qui avait quelque chose à dire, tout en demeurant divertissante, drôle et intelligente. C’est ce qu’on retrouvait dans les films familiaux d’antan. Ça subsiste encore un peu aujourd’hui, mais on dirait que la norme est de se tenir loin de tout ce qui peut représenter un défi.
 
Chris Butler et Sam Fell pour ParaNorman
 
Ça n’a pas dû être évident de vendre l’idée d’un film d’horreur pour enfants?
 
Sam Fell : Non (rires). Mais je pense que le studio Laika n’est pas un endroit qui fonctionne selon les normes habituelles. On a pu le constater avec Coraline. Travis Knight (le fondateur de Laika) cherche vraiment à repousser les limites du film familial.
 
Chris Butler : On n’invente rien de nouveau, ça a toujours fait partie de la culture. Tu mentionnes les vieux contes de fées de Grimm, mais on n’a qu’à regarder certaines réalisations de Disney, Pinocchio par exemple… C’est très sombre! Mais ça marque aussi l’imaginaire. Je dirais même que c’est le film qui m’a donné le goût de faire de l’animation, au départ…
 
Chris Butler et Sam Fell pour ParaNorman
 
Sam Fell : Quand Chris rédigeait le scénario, on a regardé beaucoup de films des années ’80. Je sais que Gremlins a été l’une de nos influences… 
 
Chris Butler : Oui. Comme Ghostbusters, The Goonies
 
Il y a justement plusieurs clins d’œil aux films d’horreur de ces années-là, dont un gag très drôle inspiré de Halloween. Les enfants ne comprendront pas nécessairement ces références?
 
Chris Butler : Nous les avons intégrées à l’histoire en tant que telle. L’enfant n’a pas besoin de saisir la référence. Je dois avouer qu’à chaque visionnement, les plus jeunes qui ne connaissent ni Halloween ni Friday the 13th rient de cette blague.
 
Sam Fell : L’image de Neil qui arrive à la maison de Norman avec un masque de hockey, c’est drôle en soi (rires)…
 
Chris Butler : Oui, on comprend le gag à un niveau génétique (rires)… 
 
Chris Butler et Sam Fell pour ParaNorman
 
L’animation image par image est une méthode longue et fastidieuse. Quels sont les avantages d’utiliser cette technique, en comparaison à l’animation par ordinateur?
 
Sam Fell : Il y en a plusieurs. C’est fabriqué à la main, et il y a beaucoup d’humanité là-dedans. Tous les costumes sont visiblement faits et cousus à la main. Il y a aussi une certaine nostalgie qui remonte à l’enfance, lorsqu’on jouait avec des figurines et que notre imagination les animait. C’est ce que nous faisons d’une certaine façon, rendre des jouets vivants, et je pense que c’est ce qui touche les gens. C’est aussi de la vraie photographie. Nous tournons un long-métrage en miniature, avec un traitement cinématographique. Photographier de véritables objets crée une richesse que les images de synthèse ont de la difficulté à reproduire, ce qui leur donne un air un peu synthétique…
 
Sam Fell pour ParaNorman
 
Les animations faciales par ordinateur semblent parfois un peu artificielles, mais pas dans ParaNorman
 
Chris Butler : C’est une combinaison. L’ironie, c’est que nous utilisons des ordinateurs pour animer les visages, mais on les imprime par la suite sur des imprimantes 3D. Ils deviennent donc des objets physiques. On obtient ainsi la subtilité et les nuances d’une animation par ordinateur, mais aussi l’imperfection d’une surface imprimée, placée sous un éclairage réel. On utilise le meilleur des deux mondes. Souvent, les images de synthèse tentent de reproduire la vraie vie, mais ce n’est pas notre cas. Nous cherchons à atteindre le naturel, ce qui est bien différent du réalisme. Si tu regardes les arbres dans notre film, ils ne sont pas parfaits, ils n’affichent pas chaque feuille. C’est une représentation artistique et stylisée. Si tu tentes de reproduire parfaitement chaque feuille, il suffit qu’une seule paraisse fausse pour que l’ensemble en souffre.
 
Chris Butler pour ParaNorman
 
Le film possède une signature visuelle unique. Quelle a été votre inspiration, ou vos influences?
 
Chris Butler : Le photographe William Eggleston a été une très grande influence, parce qu’il a réussi à capturer les contours un peu plus rugueux du monde réel. Ce n’est pas le genre de choses qu’on voit habituellement en animation, parce qu’on conçoit ces univers pour qu’ils soient parfaits en quelque sorte, ce qui produit des mondes aux couleurs pastels où tout semble être fraîchement peint. On voulait montrer la beauté de la peinture qui s’écaille, des graffitis sur les murs, ou d’une canette de Coke écrasée. C’est ce qui distingue le film, parce qu’il nous transporte instantanément dans un lieu familier. Peu importe l’aspect stylisé, on reconnaît l’endroit, on a déjà marché sur cette rue…
 
J’ai été surpris d’apprendre que les comédiens enregistrent leurs voix avant que l’animation ne soit terminée. J’ai toujours pensé que le doublage se faisait sur l’animation finale.
 
Sam Fell : Non, c’est plus facile comme ça. Et pour être honnête, ça permet aux animateurs d’être beaucoup plus précis. En plus, les acteurs auraient de la difficulté à insérer leur voix dans l’animation. Parfois, les studios engagent les acteurs et tentent de faire ressembler les animations par la suite. Mais dans notre cas, le concept des personnages était terminé bien avant qu’on commence la distribution…
 
Chris Butler : Oui, et en fait, on a sciemment choisi des comédiens qui ne ressemblent pas vraiment aux personnages. On a plutôt opté pour la musicalité de leurs voix, contrairement à savoir qui était une vedette, ou quel rôle il avait joué par le passé…
 
Chris Butler et Sam Fell pour ParaNorman
 
Les acteurs doivent être heureux d’être choisis sur un autre critère que leur physique?
 
Chris Butler : Christopher Mintz-Plasse est l’exemple parfait. Qui l’engagerait pour jouer le rôle d’un petit dur qui pratique l’intimidation à l’école? Nous pouvons, et c’est agréable de déjouer ainsi les attentes. Casey Affleck interprète un athlète stupide, et c’est l’une des personnes les plus intelligentes qu’on puisse rencontrer! Leslie Mann joue une femme d’âge mûr, un peu triste et râleuse… On s’est beaucoup amusés avec la distribution…
 
Sam Fell : Les acteurs ont disparus dans leurs rôles, ce qu’un bon acteur doit faire à mon avis. Donner vie à un personnage différent d’eux-mêmes… C’est ce que j’affectionne particulièrement.
 
Chris Butler pour ParaNorman
 
L’utilisation de la 3D dans votre film est aussi très subtile, et propose surtout un relief et une perspective dans les images, plutôt que de sauter au visage du spectateur.
 
Sam Fell : On a utilisé la 3D pour complémenter la trame narrative. Ça n’était pas à l’avant-plan de chaque scène. Parfois, on voulait présenter une profondeur de champ plus comprimée, ce qui n’est pas très spectaculaire en trois dimensions. Ça n’était qu’un outil de plus à notre disposition, on ne cherchait pas à en faire un gimmick…  
 
Chris Butler : Et ce qu’on a retenu de Coraline, qui a eu une très bonne réception pour un film en trois dimensions, c’est l’aspect immersif. Ça ne te sautait pas au visage, ça t’invitait plutôt à pénétrer dans l’univers, et je pense que lorsqu’on mélange l’animation image par image et la 3D, ça augmente le côté tactile. Ça donne envie d’étendre le bras et d’y toucher, parce qu’on peut voir que c’est fabriqué à la main, ça te convie à plonger dans l’écran. On a voulu reproduire cette sensation d’immersion, puisque ça avait si bien marché pour Coraline. On y est allé avec parcimonie, ce qui n’empêche pas certaines choses de sauter au visage du spectateur à l’occasion…
 
Chris Butler pour ParaNorman
 
Vous faites de l’animation image par image depuis longtemps. Qu’est-ce qui a le plus changé, et qu’est-ce qui est resté le même?
 
Sam Fell : Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur des moyens dont nous disposons. Dans ParaNorman, nous reproduisons une ville entière, avec des grosses foules. C’était beaucoup plus compliqué avant, une foule se composait de huit marionnettes au maximum, et la ville se limitait à un coin de rue avec un décor sur une glace peinte. On peut maintenant rendre le ciel actif, mais c’est surtout au niveau du jeu… On peut aller chercher beaucoup plus de nuances grâce à la technologie que nous utilisons pour la première fois dans ce film, qui nous permet davantage de subtilité à ce niveau. 
 
Sam Fell pour ParaNorman
 
Chris Butler : La technologie a vraiment révolutionnée le médium, parce qu’on ne l’utilise pas seulement pour les visages, mais pour presque toutes les étapes du processus. C’est devenu un outil indispensable, qui nous a ouvert le monde, et désormais, nous pouvons réaliser à peu près tout ce que nous imaginons.
 
À la base, vous continuez de jouer avec des figurines?
 
Sam Fell : La touche humaine reste la même, et la qualité artisanale de l’ensemble.
 
Chris Butler : Et je pense que c’est important. L’autre chose qui a changée, du moins au studio Laika, c’est l’attitude par rapport à l’animation image par image. Plutôt que de voir le médium comme une nouveauté pittoresque, Laika s’est donné pour mission de le faire entrer dans le nouveau millénaire. Je pense que l’objectif de Travis Knight est d’essayer toutes sortes d’histoires avec ce médium, et non pas de se limiter à un seul genre. C’est ce que nous allons continuer de faire. Je pense que ni moi ni Sam n’en avons terminé avec ce médium.
 
Sam Fell : Non, j’adore mon métier! C’est fantastique!

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