Festival Fantasia : Une soirée avec Bryan Singer

Bryan Singer est à Montréal depuis déjà quelques mois pour le tournage de X-Men : Days of Future Past. C’est devant une salle pleine à craquer que le réalisateur a répondu généreusement aux questions du public. Si vous avez manqué l’événement organisé par le Festival Fantasia, voici un large extrait de la soirée, animée par Tony Timpone.
 
Peux-tu nous parler de ta jeunesse au New Jersey, et de tes premières expériences avec le cinéma?
 
Bryan Singer : J’ai grandi dans la banlieue du New Jersey, et j’ai commencé très jeune à faire de la photo. J’avais ma propre chambre noire à l’âge de onze ans. Je travaillais avec un appareil 35 millimètres. Éventuellement, j’ai rassemblé quelques amis, et on a fait un petit film, intitulé The Star Trek Murders. On avait fabriqué nous-mêmes les costumes, et on utilisait du ketchup pour le sang (rires). Ça m’a donné la piqure. J’ai donc commencé à faire des films alors que je n’avais que treize ans. À l’âge de seize ans, j’ai décidé que c’est ce que je voulais faire comme métier.
 
Tu as vu une entrevue télévisée avec Steven Spielberg qui a aussi été déterminante?
 
Bryan Singer : Oui. En fait, j’ai été très impressionné par E.T. the Extra-Terrestrial. L’émission 20/20 a présenté une entrevue avec Steven Spielberg à cette époque, et après l’avoir vue, j’ai pensé : « Wow! Si un nerd juif peut devenir un réalisateur de cette envergure, je devrais essayer moi aussi ». 
 
Bryan Singer
 
Comment est né ton premier vrai film, Public Access?
 
Bryan Singer : Au collège, j’ai réalisé un court-métrage nommé Lion’s Den avec Ethan Hawke; c’est un ami d’enfance, on a tous les deux grandi dans le même quartier. J’ai organisé une projection avec trois autres courts-métrages, et Sam Raimi, qui venait de terminer Darkman, m’a fait la faveur d’animer la soirée parce que je connaissais son frère Ted. Le représentant d’une compagnie de financement japonaise assistait à la projection. Cette compagnie donnait des bourses de 250 000 dollars à des cinéastes d’un peu partout à travers la planète afin qu’ils réalisent un premier film. C’est grâce à cette bourse que j’ai pu faire Public Access, qui a gagné un prix à l’édition 1993 du Festival Sundance (applaudissements dans la salle).
 
Ce prix à Sundance t’a permis de faire The Usual Suspects. Tu as réuni une brochette impressionnante d’acteurs pour ce film. Comment s’est passée la première journée de tournage?
 
Bryan Singer : Honnêtement, je ne m’en souviens plus. J’étais très jeune, et les acteurs m’impressionnaient beaucoup. En plus d’être la personne la plus jeune de tout le plateau, j’avais l’air d’un assistant de production. Je me suis donc laissé pousser la barbe pour avoir l’air un peu plus imposant (rires). Je me suis lié d’amitié avec Kevin Spacey avant le début du tournage, et Kevin était tout le temps sur le plateau, puisqu’il joue dans les scènes d’interrogation comme dans les flashbacks. Ça m’a beaucoup aidé d’avoir le soutien d’un comédien aussi respecté, même s’il n’était pas encore la vedette qu’on connaît aujourd’hui. Il était surtout réputé dans le milieu théâtral. L’avoir comme allié m’a certainement rendu la tâche plus facile.
 
Peux-tu nous parler un peu du processus d’écriture sur The Usual Suspects?
 
Bryan Singer : On a dû rédiger neuf versions en six mois avec Chris (McQuarrie), l’idée de base étant essentiellement ces cinq gars qui se rencontrent par hasard lors d’une identification au poste de police et qui se lancent ensemble dans une série de crimes. Chris a eu l’idée du punch final au tout début du processus. Il m’a téléphoné pour me dire : « Bryan, je pense que l’histoire devrait se terminer de cette façon ». Je ne dévoilerai pas la conclusion pour ceux qui n’ont pas encore vu le film (rires dans la salle), mais j’ai tout de suite aimé l’idée. Soudainement, ce n’était plus un simple film de bandits, ça devenait quelque chose de nouveau et d’unique, que je n’avais jamais vu auparavant. On voulait que le scénario soit parfait. Ce n’est peut-être pas celui qui a été le plus long à écrire, mais c’était certainement intense.
 
Bryan Singer et Tony Timpone
 
Après The Usual Suspects et deux Oscars plus tard, on t’a proposé plusieurs projets, dont The Devil’s Own, mais tu as finalement opté pour un film très sombre, Apt Pupil. Qu’est-ce qui t’a attiré dans ce projet?
 
Bryan Singer : J’ai lu la nouvelle Apt Pupil dans le recueil Different Seasons de Stephen King quand j’étais adolescent, peut-être à l’âge de seize ou dix-sept ans. J’ai adoré l’histoire, et je voulais que mon prochain film soit plus intimiste. J’avais peur de m’embarquer dans une méga-production avec un gros studio, parce que je savais très bien que ça pouvait être le début comme la fin de ma carrière. On m’a offert de réaliser The Devil’s Own. Brad Pitt m’a invité à dîner. Je suis assis avec Brad Pitt, et il me demande « S’il te plaît, réalise ce film ». Je lui ai répondu que je ne pouvais pas, parce que le scénario ne m’interpelait pas. Ils m’ont ensuite rappelé pour me dire qu’Harrison Ford venait de joindre la distribution. 
 
C’est l’un des rares moments de ma vie où j’ai demandé conseil à mon agent (rires dans la salle). Je lui ai demandé s’il pensait que je devais accepter le contrat, avec toutes ces vedettes et ce budget. Il m’a demandé si j’aimais le scénario, et je lui ai répondu que non. Il m’a alors dit : « Et bien, ne le fais pas! ». Ça s’est terminé comme ça, et j’ai réalisé Apt Pupil, qui n’a peut-être pas obtenu le succès commercial de The Devil’s Own, mais étrangement le film a tout de même été profitable financièrement. Comme je ne dépensais pas beaucoup, non pas que je suis pingre, mais je n’avais pas besoin de beaucoup pour vivre, j’ai pu mettre cet argent de côté, et ça m’a donné la sécurité pour m’engager dans un projet qui me tenait à cœur : un film des X-Men (applaudissements dans la salle).
 
J’ai signé une entente pour réaliser le premier X-Men avant même de tourner Apt Pupil, aux alentours de 1996. Ça a été l’un des films les plus difficiles à mettre en branle, le projet a implosé à plusieurs reprises, mais j’ai persévéré. Donc, l’argent que j’ai fait avec Apt Pupil m’a donné la liberté de poursuivre le projet des X-Men durant un an et demi, jusqu’à ce qu’il devienne réalité. Parce qu’il n’y avait pas vraiment d’adaptations cinématographiques de bandes dessinées à l’époque. Personne ne voyait l’intérêt d’en faire avant la sortie du premier X-Men
 
Bryan Singer
 
Apt Pupil marque la première fois que tu as abordé l’Holocauste, un thème que tu reprendras à plusieurs reprises dans tes films. Pourquoi aimes-tu explorer cette période sombre de l’humanité?
 
Bryan Singer : Et bien, je suis juif. Et en tant que Juifs, on est élevé avec une compréhension particulière de l’Holocauste. Cet événement est difficile à comprendre, surtout dans une société aussi évoluée que l’Allemagne des années ’20 et ’30. Ça me fascine. La nouvelle de Stephen King racontait l’histoire d’un angle différent. Je ne pense pas être en mesure de réaliser un Schindler’s List à ce stade-ci de ma carrière. Je ne peux qu’effleurer le sujet à travers des longs-métrages comme Apt Pupil, ou le début du premier X-Men. Dans Valkyrie, c’était intéressant de raconter l’histoire du point de vue de la résistance allemande. Émotivement, ça serait trop difficile pour moi de consacrer un film entier à l’Holocauste.
 
D’une certaine façon, tu rejoins un public plus vaste que Spielberg avec cette approche…
 
Bryan Singer : C’est l’une des forces du fantastique. Je dis souvent que les films de science-fiction, s’ils sont bien faits, peuvent raconter des histoires sur la condition humaine, mais d’un point de vue tellement fantastique qu’ils cachent leurs leçons de vie sous le divertissement. Dans un film comme Star Wars, on apprend tout de même quelque chose sur la morale, sur le bien, le mal… Dans les X-Men, il y a beaucoup d’ambigüité morale.
 
À l’origine, tu ne voulais pas réaliser le premier X-Men. Qu’est-ce qui t’a finalement convaincu?
 
Bryan Singer : Je ne connaissais pas les bandes dessinées, et le scénario me paraissait bizarre, je ne réussissais pas à m’y identifier. Puis, j’ai rencontré Stan Lee. Il était incroyablement sympathique. D’emblée, il m’a traité comme un Dieu. Je n’avais pas encore beaucoup de films à mon actif, alors je mentionnais souvent The Usual Suspects. Au milieu de la rencontre, il m’a demandé pourquoi je ramenais toujours ce film dans la conversation. Je me suis excusé, en lui expliquant que c’était l’un des rares longs-métrages que j’avais réalisé. Il m’a regardé avec étonnement avant de s’écrier : « C’est toi qui a fait The Usual Suspects? Oh mon Dieu, j’adore ce film! » (rires dans la salle). Je me suis rendu compte que cette légende vivante, qui me traitait avec tellement de respect et de gentillesse depuis le début de notre rencontre, n’avait pas la moindre idée de qui j’étais (rires dans la salle). 
 
Je suis rentré chez moi, et j’ai commencé à paniquer, et à me demander comment j’allais bien pouvoir faire ce film. J’ai eu quelques idées pour rendre l’œuvre accessible à des gens ne connaissant pas les bandes dessinées. Je préfère miser sur le développement des personnages plutôt que les effets spéciaux. Traditionnellement, le ton des X-Men se situe quelque part entre The Dark Knight et les films de Marvel. L’univers est coloré, mais les récits mettent surtout les personnages de l’avant, et c’est ce qui m’a attiré. Lorsque j’ai fouillé un peu plus cet univers, j’ai découvert plusieurs histoires fascinantes qui avaient déjà été explorées par les bandes dessinées. J’ai ensuite regardé les 70 épisodes de la série animée (applaudissements dans la salle). C’est une très bonne série.  
 
Bryan Singer
 
A-t’on eu besoin de te convaincre pour réaliser X-2?
 
Bryan Singer : Non, j’étais à bord dès le début du projet. C’était l’occasion pour moi de pouvoir réaliser plusieurs choses qui avaient été impossibles dans le volet précédent. Le budget était assez serré sur le premier X-Men. On a fait juste assez d’argent pour justifier une suite. Sur X-2, je disposais de plus de liberté créative, davantage d’argent, et davantage de temps. J’ai finalement pu réaliser la séquence avec Nightcrawler que je désirais faire dans le premier film, des choses comme ça.
 
J’ai entendu dire que tu avais peur des acteurs. Est-ce vrai?
 
Bryan Singer : Je dirais plutôt que je suis intimidé par les acteurs. Quand on travaillait ensemble dans notre jeunesse, Ethan Hawke m’a dit quelque chose de très profond que je n’ai jamais oublié. Il m’a dit : « Des bons comédiens donnent une meilleure valeur de production ». Tu peux détruire une ville entière à l’écran, tu peux montrer des écrasements d’avion spectaculaires, mais rien ne bat le regard de Jack Nicholson dans The Shining ». Je n’ai jamais oublié ça. Mais bon, pendant un tournage, comme c’est mon plateau et que c’est mon film, il faut quand même que je trouve le courage de dire aux comédiens quoi faire...
 
Peux-tu nous parler de ton expérience avec Superman Returns, et nous donner ton opinion sur Man of Steel?
 
Bryan Singer : Ce sont deux oeuvres très différentes. Dans mon cas, j’ai signé une lettre d’amour aux films de Richard Donner. C’est vraiment la suite de ce que Donner a fait, il y a plus de 25 ans. Mon long-métrage fait écho aux siens, et possède le même ton, de Brandon Routh, qui évoque beaucoup Christopher Reeve, en passant par la musique. Man of Steel est plutôt un reboot de la franchise. La vision et l’approche de ce film sont complètement différentes.
 
On dirait qu’il manque de charme…
 
Bryan Singer : Je ne dirais pas ça. Personnellement, je trouve Henry Cavill très charmant (rires dans la salle). Si j’avais pu faire la suite de Superman Returns, j’aurais probablement réalisé quelque chose d’assez proche de Man of Steel. J’aurais probablement utilisé moi aussi un super vilain extraterrestre plutôt qu’un humain. Mais on a eu de la difficulté à trouver la bonne histoire, et les studios ne semblaient pas très emballés à l’idée de faire une suite. Le projet est donc mort.
 
Que peux-tu nous dire sur X-Men: Days of Future Past?
 
Bryan Singer : Quelque chose tourne mal dans le futur, et les mutants doivent retourner dans le passé pour corriger la situation. Alors que la bande dessinée originale se concentrait sur un seul conflit, le film se déplace à travers la planète et inclut d’autres événements, mais je suis resté fidèle au ton du récit original. Ce n’est pas le film des X-Men le plus joyeux de la série, mais il possède une belle tension. Ça parle de corriger les torts, du changement, d’obtenir une deuxième chance… 
 
Le voyage dans le temps est un thème classique de la science-fiction. Comment l'as-tu abordé?
 
Bryan Singer : Ça n’a pas été facile à figurer. Il a d’abord fallu délimiter quelles étaient mes règles de voyage dans le temps. Un film comme Back to the Future prend place uniquement dans le passé, mais pour X-Men : Days of Future Past, l'action se déroule simultanément à deux époques. Sans trop dévoiler, je pense qu’on a trouvé une formule qui fonctionne. La preuve, c’est que je l’ai soumise à James Cameron, et il l’a approuvée (rires dans la salle). Le film se situe à la fois dix ans après les événements de X-Men 3 et dix ans après X-Men : First Class. La majeure partie de l'intrigue prend place en 1973, avec des cols de chemise horribles (rires dans la salle). Notre département des costumes ressemble à la friperie la plus étrange de toute la ville. Ça me rappelle de bons souvenirs, parce que j’ai grandi à cette époque, et j’avais oublié à quel point mon père avait l’air ridicule, vêtu de cette façon (rires dans la salle).