Mars et Avril : entrevue exclusive avec Martin Villeneuve

11 octobre 2012
Patrick Robert

Martin Villeneuve

C’est ce vendredi que prend l’affiche Mars et Avril, un film de science-fiction québécois à grand déploiement. Cette fable poétique se déroulant dans une Montréal futuriste propose des visuels spectaculaires, et met en vedette Jacques Languirand, Caroline Dhavernas, Robert Lepage et Paul Ahmarani. À la veille de la sortie en salle, Ztélé s’est entretenu avec l’ambitieux réalisateur Martin Villeneuve, qui signe ici un premier long-métrage qui risque de faire du bruit.


Il n’y a pas une grande tradition de science-fiction dans le cinéma au Québec. Penses-tu que c’est une question de budget, ou il y a d’autres raisons?


Martin Villeneuve : Je pense que les gens sont très tournés vers le passé. Tu regardes la plupart des films qu’on fait, c’est soit des films qui se passent il y a longtemps, comme Aurore ou Séraphin, ou des films qui se passent aujourd’hui, mais qui sont nostalgiques, où les gens se questionnent sur le présent et reviennent dans le passé. Moi, ce que j’avais envie de faire, c’est justement de nous projeter dans le futur. L’autre raison, c’est celle que t’as mentionnée, c’est la question budgétaire. C’est très difficile avec les budgets qu’on a au Québec de faire de la science-fiction ambitieuse. Pourtant, c’est le pari que j’ai pris, parce que je me suis dit que justement, il n’y en avait pas eu avant… Tout le talent est ici d’ailleurs, on l’utilise sur les grosses machines américaines, alors, les gens étaient ravis de se faire approcher pour mettre leur talent au service de quelque chose de purement québécois.

Martin Villeneuve

Ces temps-ci, je me promène dans les festivals et les gens me disent « Pourquoi tu n’as pas tourné en anglais, t’aurais ouvert toutes les portes de l’international? ». Je leur réponds « Ça ne serait pas le premier film québécois de science-fiction ». J’ai une grande fierté de l’avoir fait en français, parce que c’est ma langue. Je suis fier de ça, c’est notre culture. Il n’y en avait pas eu des comme ça avant. Si j’avais fait le film en anglais, ce serait un parmi tant d’autres, alors que là, ça lui accorde quelque chose de spécial. J’espère que les gens vont aller le voir pour ça aussi.


C’est ton premier long-métrage, et tu arrives justement sur un terrain qui n’est pas défriché au Québec, la science-fiction. Est-ce que ça a été difficile de convaincre les gens d’embarquer et de trouver le financement pour produire le film?


Martin Villeneuve : Au niveau de la création, je n’ai pas eu à convaincre grand monde. J’avais déjà regroupé un noyau de créateurs avec les livres, qui ont bien voulu embarquer dans le film. Ça a aidé à ce que ça fasse boule de neige, pour aller chercher des gros canons comme François Schuiten, puis Benoit Charest. Donc, au niveau créatif, les gens étaient plutôt contents de se faire approcher pour ça. D’autant plus qu’à défaut de leur offrir des sous, et bien je leur offrais beaucoup de temps. Parce que c’est ça que ça prend quand tu n’as pas d’argent, tu donnes du temps (rires)…


Par contre, au niveau du financement, c’était un combat continuel, surtout qu’il a fallu refinancer le film à mi-parcours. Je suis embarqué dans le film avec seulement la moitié de l’argent que ça  prenait pour le terminer. On parle d’un budget déjà très très mince, où les gens travaillent à 25% de leur tarif ordinaire. Ça a été très difficile après ça, parce qu’on n’était pas déficitaire d’une couple de piastres, il fallait doubler le budget. Ça n’était pas une mince tâche. Je suis allé chercher de l’aide pour le finir. Mais si je n’avais pas pris ce risque-là au départ, il n’y aurait juste pas de film, il ne se serait jamais fait.

 

Mars et Avril
 

À l’origine, Mars et Avril est paru sous forme de photo-roman. Est-ce que tu as transcris fidèlement ta vision originale, ou est-ce que tu as dû modifier certains aspects pour l’adapter à l’écran?


Martin Villeneuve : Pour être honnête, j’ai mis un peu les livres de côté quand j’ai écrit le scénario. Parce que, justement, c’était une autre plateforme, un autre média, un autre langage. Je n’ai pas essayé de me calquer sur les livres. J’ai plutôt essayé de prendre une distance, et de partir plus des personnages et de leurs quêtes, des thèmes que je voulais aborder, et à partir de ça, d’écrire un scénario de film. Donc, oui, le film est inspiré des livres. Grosso modo, c’est la même histoire. Mais il y a beaucoup de décisions qui ont été prises pour remanier tout ça, ne serait-ce que le fait de fusionner les deux tomes ensemble, ça changeait toute la structure dramatique.

J’ai essayé vraiment de travailler le scénario le plus possible pendant trois ans, mais tu sais, c’est mon premier scénario aussi… À un moment donné, tu produis, tu réalises, t’écris… Ça fait beaucoup de chapeaux à porter pour un premier long-métrage. Sauf qu’encore là, si j’avais attendu d’avoir les 20 millions, je n’aurais jamais fait le film. À un moment donné, je pense qu’il faut juste se lancer, surtout qu’il y avait une convergence de facteurs qui faisaient que le projet voulait vivre, ne serait-ce que d’avoir l’aval de Robert Lepage et de Jacques Languirand. Tu sais, Jacques n’est pas jeune non plus, même lui me disait « Si tu veux que je sois dans ton film, dépêche-toi de le tourner ».

Martin Villeneuve

On connaît Jacques Languirand surtout comme animateur et auteur, pas nécessairement comme comédien. Qu’est-ce qui t’a décidé à le prendre pour le rôle principal de Jacob Obus?

Martin Villeneuve : Je trouve qu’on voit tout le temps les mêmes visages au cinéma, c’est beaucoup les mêmes acteurs qui reviennent. J’avais envie d’un casting original, différent, parce que justement, tant qu’à faire un premier film de science-fiction québécois, aussi bien prendre des têtes qu’on a moins vues au cinéma… Il n’y a pas des masses de choix pour un héros de 75 ans non plus, mais je ne comprends pas qu’on n’ait pas mis Jacques Languirand dans un film avant. Il a eu des petits rôles, mais jamais un rôle titre, alors qu’il a un charisme fou, une gueule incroyable, une énergie. Il avait tous les attributs qu’il fallait pour jouer le personnage, et c’était le plus important.

Oui, son amour de la musique, son côté philosophique…

Martin Villeneuve : Oui. Et son espèce de naïveté, son regard qui est très jeune malgré tout. C’était ce que je cherchais. Il ne fallait pas tomber non plus dans une relation perverse, où le vieux monsieur aurait pu avoir l’air… bizarre. Là, on n’aurait pas embarqué. Il fallait qu’on croie à cette chimie entre le vieux monsieur et la jeune femme, et il y a une chimie palpable entre les deux acteurs. Ce sont  des choix que tu fais au niveau du casting, par instinct, puis t’espères que la sauce va prendre. Dans ce cas-ci, je pense que ça a bien pris. Quand j’ai parlé de mon choix à Robert Lepage, il était tout à fait pour. Il y avait Yves Simoneau aussi, qui était impliqué un petit peu en pré-production, qui trouvait que c’était parfait.

Simoneau est justement l’un des rares à avoir fait de la science-fiction au Québec avec Dans le ventre du dragon.

Martin Villeneuve : Oui, c’est pour ça que je l’ai approché. Il est venu à plein d’étapes, il est venu commenter le montage… J’ai essayé de regrouper les meilleurs joueurs autour du projet, pour lui donner le plus de chances possibles. Quand tu fais un premier long-métrage, tu veux t’entourer le mieux possible pour être capable de parvenir à tes fins, parce que ces gens là, c’est pas des lâcheux. Quand ils disent oui,  même si ça prend cinq ou six ans, ils ne te lâchent pas.

La musique est vraiment importante dans l’intrigue, autant les pièces musicales que les instruments inspirés de corps de femmes. Comment en es-tu arrivé à ces instruments, et à ce son jazz futuriste très métissé?

Martin Villeneuve : Tout d’abord au niveau des instruments de musique, tu vois, c’est un bon exemple de comment on a essayé d’être créatif au niveau des sous. Je n’avais pas l’argent pour payer ces instruments-là, donc, je me suis dit que le mieux, ça serait de les faire payer par quelqu’un d’autre (rires). J’ai trouvé un acheteur d’art en la personne de Guy Laliberté au Cirque du Soleil, qui a commandé les œuvres à un artiste qu’il connaissait et en qui il avait confiance, et qui était déjà impliqué dans les livres Mars et Avril. Donc, cet artiste a travaillé pendant un an pour faire de vraies belles sculptures. Si ça avait été des trucs broche à foin, fait en papier mâché, on n’y aurait pas cru. Ça prenait la vraie chose. Comme ça, tout le monde était content, et j’ai eu les œuvres pour tourner le film.

Quand ça été le temps de choisir un musicien, j’avais Benoit Charest en tête, à cause des Triplettes de Belleville, parce qu’il a inventé un langage musical. Tu sais, ce n’est pas pour rien qu’il s’est ramassé aux Oscars, c’était de la haute voltige. Et puis, il m’apparaissait être le genre de musicien parfait pour ça. Robert Lepage était tout à fait d’accord. Lui aussi l’avait recommandé sans même qu’on s’en parle. Je pense que c’était l’homme de la situation. On l’a approché, on lui a montré le film. Il a trippé! Il a dit « Moi, ça me tente de faire ça, en autant que vous me donnez du temps », comme tous les autres. On s’est rencontré une couple de fois, je lui ai expliqué ce que je voulais... Je suis content que tu aies vu le métissage, parce que ça faisait partie de mon brief. Dans le futur, j’ai l’impression qu’on va avoir des influences arabisantes, asiatiques, un melting-pot de plein d’affaires. Il fallait que ça soit pas trop conventionnel, mais en même temps pas trop weird, pour pas que les gens décrochent. La balance était vraiment difficile à trouver au niveau de la musique. Benoit a été obligé de réfléchir beaucoup, beaucoup, beaucoup.

D’autant plus que je lui arrivais aussi avec la commande de respecter le modèle cosmologique de Kepler et de construire le film comme une symphonie. Il avait comme un double défi. D’une part, les instruments de musique, fallait les faire parler, leur donner un langage, un son, et l’autre défi, c’était la trame sonore, qui était inspirée d’un truc qui avait été fait au 17ème siècle, que d’autres compositeurs ont revisité, comme Gustav Holst avec la symphonie des Planètes. Donc, Benoit est retourné là-dedans, on est même retourné à la Grèce antique (rires), où il y avait un souci, une quête scientifique dans la musique, une quête mathématique aussi. Il a construit sa musique comme ça, puis quand il me l’a fait entendre, ça collait.

Martin Villeneuve

C’est un peu la même chose avec la vision du Montréal du futur. J’imagine que ça n’a pas été évident de garder l’équilibre pour qu’on reconnaisse la ville, mais qu’en même temps, tu extrapoles à quoi ça pourrait ressembler dans un certain nombre d’années?

Martin Villeneuve : En fait, le gars que je voulais approcher, c’est le gars qui fait ça dans la vie, réinventer des villes. C’est François Schuiten, qui fait Les cités obscures chez Casterman. J’ai dit « Plutôt que de faire à la manière de, on va approcher le vrai gars ». Il a accepté d’embarquer dans le projet en 2007. Ça a été une très proche collaboration avec lui, je suis allé à Bruxelles à quelques reprises, il est venu à Montréal. On dessinait beaucoup, et il m’envoyait constamment en recherche, parce que je n’avais pas, encore une fois, le budget pour embaucher un recherchiste. Donc, j’ai joué le rôle du recherchiste pendant un an et demi.

C’était plutôt intéressant. Je faisais le tour des cabinets d’architectes, les concours étudiants, les bibliothèques, parce que la commande de monsieur Schuiten était de me projeter le plus loin possible dans le passé, et le plus loin possible dans le futur, et de voir à travers tout ça ce que les gens de Montréal avaient pensé au niveau de leur ville. Dans les années 60, toutes les idées d’utopies dont on a deux beaux exemples à Montréal, la Biosphère et Habitat 67…



Tu as d’ailleurs utilisé les deux dans le film.

Martin Villeneuve : Oui, c’est ça. C’est des décisions qu’on a prises en pré-production avec monsieur Schuiten. Dans mon histoire à un moment donné, j’avais un bar qui flottait dans une bulle au-dessus de la ville, puis il m’a dit « Vous en avez une bulle à Montréal qui est magnifique, c’est celle-là qu’on va prendre! ». Après ça, j’avais le ghetto des artistes, qui était des petites habitations empilées l’une par dessus l’autre. Il m’a dit « Ça aussi vous avez ça. C’est Habitat 67! On va le démultiplier ». On a pris contact avec monsieur Safdie, l’architecte, on l’a impliqué là-dedans.

On a fait des milliers de photos, avec le photographe des livres d’ailleurs, Yanick (MacDonald). On s’est promenés la nuit pendant une période de six mois, on se donnait rendez-vous, on faisait le Vieux-Port, après ça on montait au sommet d’une tour pour prendre des vues aériennes, pour créer une banque d’images. Puis là, monsieur Schuiten pouvait réagir, il dessinait par-dessus, il rajoutait des affaires. Ça s’est passé pas mal comme ça en fait, c’était comme une game de ping pong pendant une couple d’années, jusqu’au jour où on eu des trucs assez solides pour que je puisse arriver chez Vision Globale au niveau des effets visuels, et dire, bon, cet environnement là, c’est ça.

Tu as un peu brisé une barrière en faisant ce film. Est-ce que tu penses qu’on va produire plus de science-fiction au Québec maintenant que tu as prouvé que c’est possible, et est-ce que tu as envie d’en faire d’autres?

Martin Villeneuve : Oui dans les deux cas. En fait, j’ai déjà la preuve que ça va ouvrir des portes, parce que j’ai beaucoup d’étudiants dans la jeune vingtaine qui viennent me voir et qui me disent, « Maintenant, il n’y aura plus personne qui va pouvoir me dire que ce n’est pas possible ». Ne serait-ce que pour ça, qu’on aime ou qu’on n’aime pas le film, c’est une grande satisfaction pour moi, parce que si ça permet à des jeunes de rêver plus et de dire, « Ben, oui, on peut faire ça », je suis vraiment content. Et oui j’aimerais en faire d’autres, mais certainement pas dans le même contexte! Parce qu’à travers ces sept années-là, il a fallu que je porte beaucoup de chapeaux sur le projet. Quand quelqu’un lâchait, ben, c’était moi qui le remplaçais. Ça a été très demandant, et il fallait que je travaille en plus en parallèle pour payer le loyer (rires)…


Mars et Avril
 

En même temps, ça a pu fonctionner seulement parce que tout le monde s’est beaucoup impliqué…

Martin Villeneuve : Oui, oui, c’est ça, exactement. C’est grâce à la générosité des gens que le film s’est fait. Mais tu sais, tu ne peux pas faire des films comme ça, ce n’est pas un modèle qu’on peut répliquer. De ce temps-ci justement, les Américains pensent que j’ai fait une erreur dans le budget, que c’est 23 millions et non pas 2.3 millions. Je leur dit « C’est vrai que la valeur du film est plus de l’ordre de 23 millions » (rires). Sauf que la façon que ça s’est fait, c’est du temps puis de la générosité, y’a pas d’autre chose, c’est vraiment ça. Il y a un ensemble de facteurs qui relèvent un peu du miracle, dans le sens qu’il y a des gens à des moments X qui ont pris les bonnes décisions, et sans ça…

Oui, il y a eu un alignement des planètes…

Martin Villeneuve : Qui est d’ailleurs le premier plan du film (rires).

/Commentez ce billet